Natura, natural, naturaleza dans les Sept parties.

Stratégie conceptuelle et juridique

d’un système lexico-notionnel

 

(état provisoire)

 

Georges MARTIN

Université Paris-Sorbonne

(SIREM, GDR 2378, CNRS)

 

 

S’il est un concept déterminant dans la doctrine du gouvernement des hommes que construit et promeut, à travers toute son oeuvre, mais, de façon plus performative, dans sa production législative, Alphonse X le Sage, c’est celui de naturaleza –que nous avons traduit par « naturalité »[1]. Le concept, sous les diverses formes que lui confère sa réalisation linguistique, parcourt de bout en bout la deuxième des Sept Parties[2], mais il trouve sa définition au titre XXIV de la quatrième. C’est pourquoi j’ai toujours soutenu qu’une fois achevée la traduction de la Deuxième partie, ce qui n’est pas chose faite, il faudrait entreprendre celle des titres XXIV, XXV et XXVII de la Quatrième partie qui traitent des debdos de naturaleza, de vasallaje et d’amistad, c’est-à-dire des trois obligations publiques les plus fondamentales.

Il y a deux grandes façons d’aborder un concept sous l’angle de l’histoire intellectuelle : à travers les propos qui le définissent, lorsqu’ils existent -c’est ici le cas, mais ne nous réjouissons pas trop vite- ; à travers son existence linguistique et discursive : sa réalisation morphologique, son exploitation grammaticale, sa mise en œuvre sémantique dans le discours. Il y aurait aussi une troisième façon qui serait d’établir sa compréhension (stable ou variable) dans l’éventail spatial et chronologique de son existence, aspect que je n’aborderai pas, ou pas directement, dans cette étude[3]. Je me bornerai donc ici à essayer de comprendre ce que nous disent de la notion de naturaleza les légistes alphonsins et à étudier le comportement linguistique et discursif de la configuration lexico-sémantique que forme ce mot avec ses connexes : natura, natural, naturalm(i)ente.

 

Dans le propos des légistes alphonsins, la naturaleza est invoquée comme un debdo de señorio : une obligation, un engagement à l’endroit d’un seigneur; un debdo de señorío parmi d’autres :

 

[…] deue el pueblo conoscer al Rey primeramente enel mesmo como es tenporal mente sennor. E otrosi como es escogido de dios & que ensu nonbre tiene logar en tierra. Otrosi [le] deue conoscer por naturaleza, otro debdo de sennorio de qual manera quier que aya sobre ellos (II, XIII, XII)[4].

 

Parmi les señoríos que le roi peut exercer sur les hommes[5], parmi les debdos de senorío qui lient ces hommes au roi, les Sept parties considèrent notamment le vassallaje (vasselage), qui forme, avec la naturaleza, les deux grands debdos publics : « Naturaleza & vasallaje son mayores debdos que onbre puede auer con su sennor » (II, XVIII, XXXII). Dans la hiérarchie des debdos, toutefois, la naturaleza est placée au-dessus de tous les autres : « maguer los sennores son de muchas maneras, el que viene por naturaleza es sobre todos para auer los onbres mayor debdo delo guardar » (II, XIII, XXV). Ces distinctions et ces hiérarchies ne relèvent pas d’une idéalité plus ou moins illusoire. Le long titre XVIII de la Deuxième partie, qui traite de la tenure des châteaux et des forteresses royales, s’emploie principalement à distinguer les obligations des tenants qui sont des naturales de celles des tenants qui sont des vassaux. Aussi bien, lorsque n’est invoqué qu’un seul señorío du roi, c’est la naturaleza qui est retenue au point qu’elle apparaît comme le señorío le plus général que le roi exerce sur son peuple : « […] deue el pueblo auer sienpre en su memoria & ensu semejança al sennorio. & la naturaleza que el rey ha sobre ellos »  (II, XIII, XI).

Mais qu’est-ce que la naturaleza[6], qu’est-ce que le debdo de naturaleza ? Lorsque les légistes alphonsins définissent la naturaleza –lorsqu’ils s’attachent à fixer la compréhension de ce concept-, ils le font relativement à la notion de natura, déclarant dans le préambule, puis dans la première loi du titre XXIV de la Quatrième partie :

 

Uno delos grandes debdos que los onbres pueden auer vnos con otros es naturaleza. Ca bien como la natura[7] los ayunta por linaie asi la naturaleza los haze seer como vnos por luengo vso de[8] leal amor. [Préambule]

 

 

Naturaleza tanto quiere dezir como debdo que han los onbres vnos con otros por alguna derecha razon en se amar & en se querer bien & del departimiento que ha entre natura & naturaleza es este. Ca natura es vna virtud que haze ser todas las cosas en aquel estado que dios las ordeno. naturaleza es cosa que semeja ala natura & que ayuda a ser & mantener todo lo que descende della. [Loi I]

 

 

Dans le cadre d’une définition de la notion de naturaleza, la notion de natura est ici invoquée sous deux acceptions fondamentales du mot et sous deux modalités[9]. Les deux acceptions dans lesquelles le mot natura est employé sont celles, fondamentales, du latin. Dans le préambule du titre XXIV, les rédacteurs retiennent la naissance (natura < natus < nascor), le fait de naître, connexe à la notion de lignage («bien como la natura los ayunta por linaje »). Dans la première loi du même titre, il s’agit du concept grec de physis, reformulé en doctrine chrétienne : l’univers physique et son ordonnancement divin. Quant aux modalités, si, dans les deux cas, la notion de naturaleza est rapportée à celle de natura sous forme de rapprochement comparatif –si, bien que différente, elle est d’une certaine façon assimilée à celle de natura, qui semble première et, du reste, mieux pensée ou, en tout cas, mieux définie : «  natura es vna virtud que haze ser todas las cosas en aquel estado que dios las ordeno »-, les deux mots réfèrent à deux champs complémentaires dans le premier propos (solidarité parentale vs solidarité publique) tandis que, dans le second propos, le champ occupé par la naturaleza, bien que distinct de celui de la natura, en est comme l’émanation (« todo lo que descende della ») : une procession qui, en substance, implique une forme de continuité. Ce dernier point n’étonnera pas les linguistes. Nul besoin d’être grand clerc guillaumien pour s’autoriser à penser que, naturaleza étant une lexie morphologiquement construite sur natural, et natural étant lui-même un dérivé de natura, quelque chose de la notion source doit habiter la notion cible, puisque le signifiant est là. Du reste : la rupture du lien de naturaleza ne s’exprime pas en langue par un verbe construit sur ce mot de fin de chaîne -desnaturalizar(se)*-, mais par un verbe construit sur son radical lexico-sémantique : desnaturar(se)[10]. Revenons, cependant, au commentaire que font les officiers d’Alphonse X de la notion de naturaleza.

Si la compréhension du concept qu’ils s’emploient à cerner peut paraître un peu obscure, l’extension qu’ils lui fixent dans la deuxième loi du Titre XXIV est plus éclairante dans la mesure où elle introduit un tiers terme. Elle se décline en dix cas : dix sortes -dix maneras- de naturaleza :

 

Ley segunda. Quantas maneras son de naturaleza.

 

Diez maneras pusieron los sabios antiguos de naturaleza. La primera & la meior es la que han los onbres a su sennor natural por que tan bien ellos como aquellos de cuyo linaie descienden nascieron & fueron raygados & son en la tierra onde es el sennor. La segunda es la que aviene por vasallaie. La tercera por criança. La quarta por caualleria. La quinta por casamiento. La sexta por heredamiento. La setima por sacarlo de catiuo o por librar lo de muerte o desonrra. La octaua por aforramiento de que no rescibe prescio el que lo aforra. La nouena por tornarlo xpistiano. La dezena por morança de diez annos que faga en la tierra maguer sea natural de otra.

 

Pour diverses que puissent paraître les réalités sociales regroupées sous la notion de naturaleza, celles-ci laissent communément transparaître des relations de pouvoir. Ces relations, d’autre part, semblent obéir à deux modèles fondamentaux.

Les relations 2 à 9 relèvent de liens personnels. Elles-mêmes sont de deux sortes : on trouve, d’un côté, un engagement, l’engagement vassalique (vasallaje), et, d’un autre côté, des relations diverses mais toutes fondées sur un bienfait amenant une obligation (un debdo) : éducation, adoubement, mariage, héritage, libération, affranchissement, conversion au christianisme. Il y a là, circulant dans le propos, manifestes ou implicites, un « él » bienfaiteur et un « lo » bénéficiaire et par conséquent endetté, obligé et donc dominé ou dépendant : « por sacarlo de catiuo o por librar lo de muerte o desonrra », « por aforramiento de que no rescibe prescio el que lo aforra », « por tornarlo xpistiano ».

Cet ensemble de liens personnels est enveloppé (« manières » 1 et 10) dans une relation de naturaleza qui tient non plus à la personne, aux choix ou à l’aventure civile d’un homme, mais à la terre, au territoire, au pays dirions-nous (tierra), où l’homme naît ou bien où il réside : « por que tan bien ellos como aquellos de cuyo linaie descienden nascieron & fueron raygados & son en la tierra onde es el sennor » (primera manera) ; « por morança de diez annos que faga en la tierra » (dezena manera).  L’émergence notionnelle de la tierra s’accompagne de deux emplois de l’adjectif natural.

Dans la dixième « manière » (sorte) de naturaleza, dont l’évocation ferme la loi, natural réfère à la naissance, au lieu de naissance, au pays où l’on naît et pourrait être rendu par « natif de » : « La dezena [manera de naturaleza es] por morança de diez annos que faga en la tierra maguer sea natural de otra » (« La dixième sorte de naturalité est acquise par le fait de demeurer dix ans dans le pays, même si l’on est né ailleurs –si l’on est natif d’un autre pays  ». Dans l’énoncé de la première sorte de naturaleza,  l’adjectif natural forme avec le substantif señor un concept de droit public assez ancien, remontant au moins à la première moitié du XIIe siècle[11], celui de señor natural (ou de dominus naturalis). On observera toutefois que la formulation d’une causalité (porque) semble ici, au-delà de la construction syntaxique, déplacer la détermination sémantique profonde de l’adjectif natural du seigneur aux hommes (hombres) qui lui sont liés par la naturalité (naturaleza). Le seigneur semble, en effet, n’être « naturel » et ne bénéficier des effets de la naturaleza que dans la mesure où l’homme (et éventuellement ses ancêtres, son « lignage ») est né dans le pays, est lui-même « naturel » (natural, au sens que lui prête l’ énoncé de la dixième sorte de naturaleza) du pays (de la tierra) que ce seigneur gouverne :

 

La primera & la meior es la [naturaleza] que han los onbres a su sennor natural por que tan bien ellos como aquellos de cuyo linaie descienden nascieron & fueron raygados & son en la tierra onde es el sennor.

 

Au vrai, la première façon de naturaleza -et la « meilleure »- relève d’un rapport fondamental de l’homme au pays, à la tierra où il est né. Il y a donc bien dans le sémantisme de naturaleza, comme le soutiennent les juristes alphonsins dans le préambule du titre XXIV de la Quatrième partie, un noyau notionnel ressortissant à la natura au sens de naissance (nascer, linaje). Cette naissance, toutefois, n’est pas appréhendée comme étant celle du seigneur, mais comme étant celle de l’homme placé sous son pouvoir, et elle se trouve rapportée chaque fois, même envisagée dans le cadre du lignage et de la solidarité lignagère (dont il est question dans le même préambule), à la tierra (au pays, au territoire) où l’homme naît, cette naissance induisant à l’endroit du seigneur qui gouverne ce territoire le debdo de naturaleza. D’une certaine façon, la naturaleza apparaît comme le statut civil résultant de la naissance (natura) d’un homme sur un territoire (tierra) et –la chose serait déterminante s’il fallait, par exemple, interpréter avec Michel Senelart le « seigneur naturel » français comme un seigneur légitime par sa « nature », par sa naissance dans un lignage et dans un rang[12]- l’on a le sentiment d’un double déplacement sémantique : du dominant au dominé et du lignager au territorial. Dans les Sept Parties, natural qualifie le señor et son señorío du point de vue du natural, sous l’angle du sujet dépendant : « ce seigneur m’est naturel parce que je suis né sur sa terre ». Le concept de naturaleza semble exprimer d’abord la dépendance du sujet (debdo) et sa définition juridique par le territoire (tierra). C’est ce qu’illustre magnifiquement, dans l’affirmation de sa primauté, cette définition du señor natural : « Ca maguer los sennores son de muchas maneras el que viene por naturaleza [et non « por natura »] es sobre todos para auer los onbres mayor debdo delo guardar » (II, XIII, XXV). Le seigneur « naturel » l’est par naturaleza, et non par natura, sa seigneurie repose moins sur sa propre naissance que sur celle de l’homme né dans sa seigneurie, sur le debdo de naturaleza que le  natural de sa terre a envers lui. Soulignons enfin, car nous touchons-là à un objectif majeur de la législation alphonsine, que l’énoncé de cette notionalité fondamentale prend place dans le mouvement d’une manoeuvre discursive dont le but semble être d’assimiler et de soumettre au critère d’appartenance territoriale qui est intrinsèque au concept de naturaleza, l’ensemble des liens personnels de dépendance publique –au premier rang desquels est placé le vasselage.

Avant de pousser plus loin l’interprétation, poursuivons la lecture du propos des légistes alphonsins. L’intitulé de la loi III du même titre XXIV (« Ley tercera. Que debdo an los naturales con aquellos cuyos son ») introduit l’usage substantif d’une forme que nous n’avons jusqu’ici rencontrée qu’en fonction d’adjectif[13]. Dans le développement de la loi, en revanche, le substantif natural est proscrit et fait place à l’emploi du mot onbre. Le debdo dont il est cette fois question lie ces « hommes » à Dieu et à leurs parents (ou à des personnes qui jouent ou prolongent leur rôle) sous un rapport qui nous ramène à la natura au sens de naissance (ou aux notions connexes d’engendrement, voire de formation). Du reste, ces debdos sont cette fois rangés non plus dans la catégorie de la naturaleza, mais, explicitement, dans celle de la natura :

 

Con dios ha onbre: el mejor debdo que con otra cosa que seer pueda. E este debdo descende de natura por que lo hizo nascer & le mantiene la vida […]. E otrosi han los onbres grand debdo de natura con el padre & con la madre. E el debdo del padre es muy grande por quel engendro & enel tienpo que deuie & menguo dela substancia de si mismo por que fuese el otro. […] Otrosi han grand debdo con la madre por que ouo parte en hazerlo & leuo grand trabaio mientra lo troxo E grand peligro en parirlo & grand afan en criarlo. E avn con la ama quelo crio a grand debdo porquel dio su leche: enel tienpo que lo ouo menester & en nodrecer asi como madre & conel amo a grand debdo por que lo crio & el gouerno enel tienpo quelo auie menester el fue como padre.

 

On trouve, en revanche, le substantif natural dans l’intitulé mais aussi dans le texte de la loi IV :

 

Ley quarta. Del debdo que han los naturales con sus sennores & con la tierra en que biuen & como deue seer guardada la naturaleza entrellos.

Alos sennores deuen amar todos sus naturales por el debdo dela naturaleza que han con ellos & seruir los por el bien que dellos resciben & esperan auer. E onrrar los por la onrra que resciben dellos & guardar los por que ellos & sus cosas son guardadas por ellos & acrescentar sus bienes por que los suyos acrescientan por ende. E rescebir buena muerte por los sennores si menester fuere por la buena & onrrada vida que ouieron con ellos. E ala tierra han grand debdo de amarla & de acrescentarla & morir por ella si menester fuere enla manera & por las razones que dixemos enla segunda partida deste libro enlas leyes que hablan enesta razon. E esta naturaleza que han los naturales con sus sennores deue sienpre seer guardada con lealtad guardando entre si todas las cosas que por derecho deuen hazer los vnos alos otros segund dixemos enla segunda partida deste libro enlas leyes que hablan enesta razon.

 

Il s’agit cette fois de naturaleza, et d’un debdo de (la) naturaleza dû, par le natural à son señor et à sa tierra, à son seigneur et à son pays. On voit aussi que, en dépit de l’affleurement d’un « las cosas que por derecho deuen hazer los vnos alos otros », c’est bien l’idée d’une sujétion plutôt que celle d’une seigneurie qui s’exprime dans l’univers lexico-notionnel de la naturaleza. Ce qui se trouve développé est le debdo du natural à l’endroit de son señor, non celui du señor à l’égard de son natural. Toutes les formes de dépendance ne reçoivent pas ce traitement dans les Sept parties, le propos consacré au vasselage (IV, XXV) faisant, par exemple, une place au debdo (à l’obligation) du seigneur envers ses vassaux[14]. Mais venons-en à l’essentiel.

Dans les Sept parties –au moins dans les XXI premiers titres de la deuxième et dans les titres XXIV, XXV, XXVI et XXVII de la quatrième, auxquels s’est limité ma recherche systématique des occurrences des mots que je commente- le substantif natural ne s’applique à l’homme qu’en tant que celui-ci est lié par un debdo soit à son seigneur ou à son roi (señor, rey) soit -quoique moins fréquemment- au pays ou au royaume (tierra, regno)[15]. Même si la natura (au sens de naissance) est toujours présente dans le concept de naturaleza, puisque c’est par sa naissance que l’on est le natural d’une terre et de son seigneur, l’emploi et le sens du substantif natural sont cantonnés à l’univers de la naturaleza. Ce n’est pas le cas de l’adjectif natural et de son dérivé adverbial naturalm(i)ente qui, partout dans les Sept parties, sont pleinement habilités à référer tour à tour au debdo de naturaleza et au debdo de natura. On trouvera ainsi « señor natural », « señorío natural » ou encore « vasallo natural », on trouvera également « ser natural de la tierra »[16] ; mais on trouvera aussi un « debdo natural » ressortissant aux rapports entre parents et enfants -« Piedad & debdo natural deuen mouer alos padres para criar alos hijos » (IV, XVII, XIX )- ou un natural qualifiant la parenté -« E mostrar primera mente del parentesco natural que cosa es: onde tomo este nonbre: E que cosa es linaie & por do desciende o sube el parentesco & quantas lineas son » (IV, VI, préambule). L’adverbe, surtout, s’applique indifféremment aux deux debdos. « El fijo al padre […] le teme natural mente por el linaje que conel ha » (II, XIII, XIV), lira-ton, ou bien encore « Ca segund los sabios antiguos mostraron el padre & el fijo mayor assy son commo vna persona pues que del es engendrado & reçibe su forma & es le natural mente ayuda & esfuerço en su vida. & despues de su muerte su remenbranc'a porque finca ensu lugar » (II, XV, I) ; mais l’on rencontrera aussi « Los que son raygados & asosegados enla tierra han razon natural mente dela amar & de fazer bien » (II, XX, IV) ou bien « el pueblo es tenudo de conoscer & de amar & de temer & de onrrar & de guardar al rey por dios cuyo lugar tiene en tierra. E otrosi naturalmente porque es sennor »(II, XV, I)[17].   

L’emploi du substantif natural dans l’intitulé de la loi III (« Que debdo an los naturales con aquellos cuyos son ») alors même que celle-ci traite, en réalité, du debdo de natura qui oblige l’homme à l’endroit de Dieu, qui l’a fait naître, et de ses parents, qui l’ont engendré -l’emploi du substantif natural, notionnellement interdit en langue, est, en revanche, exclu du texte de la loi- relève de la même intentionnalité. Il s’agit tout bonnement d’assimiler un lien perçu comme relevant du droit civil à des liens perçus comme relevant du droit naturel. L’assimilation, profonde, délibérée, fondatrice, lexicale, œuvre, dans le discours, par contiguïté, par amalgame, ou, si l’on veut, par la relation métonymique entre natura et naturaleza qu’institue la forme natural. L’opération va très au-delà d’une loi du titre XXIV de la Quatrième partie et parcourt en fait toute l’œuvre. En voici un autre exemple en II, XIII, XV : « sienpre le teme natural mente [el fijo al padre] por el linaje que conel ha. & por el sennorio que ha sobre el segund derecho porque es su fechura. […] Onde segund estas dos razones deue el pueblo temer al rey assi como fijos a padres por la naturaleza que han conel ».

Surtout, la contamination sémantique œuvrée par l’usage de l’adjectif ou de l’adverbe dépasse le champ notionnel de la natura-naissance et s’étend, par le biais de la natura-création d’origine divine, à la natura au sens de physis, d’ordre naturel des choses du monde auquel référait l’association comparative et, au fond, assimilative entre natura et naturaleza que posaient les légistes d’Alphonse X à la loi I du titre XXIV de la Quatrième partie. En effet, de même que natural et naturalm(i)ente qualifient señor, señorío et vasallovasallo natural en équivalence de natural[18]-, de même que nous les avons vu qualifier le lignage et la parenté, nous les voyons qualifier l’ordre naturel des choses. En ce qui concerne l’homme, et pour l’exemple : ses fonctions vitales [« Comer & beuer & dormir son cosas naturales sin que los onbres no pueden beuir » (II, XXI, XIX)], ses affects fondamentaux [« natural cosa es de auer los onbres miedo dela muerte » (II, XVIII, XII)],  son savoir et ses limites [« las costunbres ganna onbre por si, las maneras por sabiduria natural » (II, V, VI), « Aristotiles, que hizo departimiento natural mente en todas las cosas deste mundo […] » (IV, XXVII, IV), « como quier que [el pueblo] deue conoscer [a Dios] naturalmente segund dize la ley ante desta avn conuiene quele conozca por creençia de ley que es sobre natura » (II, XII, II)]. Inutile d’aller beaucoup plus loin. Dans leur constitution lexico-sémantique comme dans la contamination sémantique provoquée par le discours, les substantifs naturaleza et natural sont assimilés, par l’ambiguïté récurrente de l’adjectif natural et de l’adverbe naturalmente, à la natura : à une natura dont Dieu, qui crée (qui fait naître) et qui ordonne, et les parents, qui engendrent, sont les grands acteurs. Comment interpréter ces associations, ces liaisons profondes, sinon comme une volonté des légistes alphonsins de donner à la naturaleza valeur de natura et, en termes juridiques, d’ancrer le lien civil de naturaleza dans le droit naturel[19] ? La naturaleza est le statut civil de l’homme né sur un territoire en tant qu’il dépend du seigneur qui a pouvoir de seigneurie sur ce territoire. Mais ce lien de droit civil est assimilé à deux liens de droit naturel : celui qui lie la créature à son créateur et celui qui lie l’enfant à ses parents.

La mise au jour de ces stratégies sémantiques, qu’elles soient linguistiques ou discursives, nous donne l’occasion de parcourir aussi, même rapidement, l’éventail des procédures par lesquelles les légistes alphonsins associent la naturaleza à d’autres notions, renforçant son enracinement et étendant son emprise. Si aux lois III et IV du titre XXIV de la Quatrième partie, la naturaleza est assimilée par contiguïté lexico-notionnelle à la natura, la loi II, quant à elle, assimilait par simple inclusion logique et rhétorique dans l’enveloppe de la « naturalité » les rapports de dépendance personnelle. Comme ailleurs, cette assimilation ne relève pas d’une idéalité sans retombée pratique. La déclinaison des manières de naturaleza ressortit à des conceptions qui ont d’importantes incidences juridiques ou qui relèvent d’enjeux procéduriers de grande conséquence. Par exemple, elles déterminent les règles de l’emplazamiento de l’accusé par le demandeur (III, II, XXXII)[20].

Le titre XXVII de la Quatrième partie, consacré au dernier grand debdo solidarisant la société des laïcs, l’amitié (amistad), nous offre un dernier cas, fort intéressant, d’assimilation notionnelle. À la loi IV de ce titre, les rédacteurs écrivent :

 

Quantas maneras son de amistad. Aristotiles que hizo departimiento natural mente en todas las cosas deste mundo dixo que eran tres maneras de amistad. La primera es de natura. La segunda es la que onbre ha a su amigo por vso de luengo tienpo por bondat que aya enel. La terçera es la que onbre ha con otro por algund pro: o por algund plazer que ha del o espera auer. E amistad de natura es la que ha el padre o la madre con sus hijos & el marido asu muger & esta no tan sola mente la han los onbres que han razon ensi. Mas avn todas las otras animalias que han poder de engendrar por que cada vno dellos ha natural mente amistad con su conpannero & con los hijos que nascen dellos & amistad han otrosi segund natura los que son naturales de vna tierra de manera que quando se fallan en otro lugar estranno an amistad vnos con otros & ayuntanse en las cosas que les son menester bien asi como si fuesen amigos de luengo tienpo.

 

 

Les officiers alphonsins déforment doublement le propos sur les fondements de l’amitié formulé par Aristote au troisième chapitre du huitième livre de l'Ethique : d’une part, ils englobent dans une seule catégorie, la troisième, les catégories aristotéliciennes d’utilité (pro) et de plaisir (plazer) ; d’autre part, ils ajoutent (ou concèdent une importance ou un sens nouveau) et placent en tête de toutes les autres la catégorie de l’amitié par ou selon « nature » (de natura, segund natura). Cette amitié « de (ou) segund natura » serait d’abord celle liant les parents au enfants et les époux entre eux. Nous sommes donc dans le champ notionnel de la natura-naissance, de la natura-engendrement, et ramenés en outre à la natura-physis, à l’ordre naturel des choses du monde et donc au droit naturel :

 

[…] & esta no tan sola mente la han los onbres que han razon ensi. Mas avn todas las otras animalias que han poder de engendrar por que cada vno dellos ha natural mente amistad con su conpannero & con los hijos que nascen dellos.

 

À cette amitié fondée sur la natura-naissance, les légistes alphonsins associent et assimilent, par simple contiguïté une fois encore (« & »), une autre amitié « segund natura », celle partagée par les naturales d’une même tierra, exploitant ainsi la notion de natura-naissance, présente, nous l’avons dit, dans la notion de naturaleza appliquée à la tierra (puisqu’il faut bien y naître) : « & amistad han otrosi segund natura los que son naturales de vna tierra ». Sous l’usage commun du substantif natura, sous la référence commune à la notion de natura, nous avons été conduits de fait, par le même véhicule de la forme natural, dans le champ de la naturaleza. Du reste, la chose est établie avec une parfaite clarté lexicale à la loi VII du même titre, consacrée aux façons qu’a de se défaire l’amitié :

 

Por quales razones se desata la amistad. Natural amistad de que fezimos emiente enlas leyes deste titulo se desata por alguna de aquellas razones que dixemos enla quarta partida deste libro por que puede onbre deseredar alos que descienden dellos. La otra que han por naturaleza los que son de vna tierra desatase quando alguno dellos es manifiesta mente enemigo della o del sennor que la ha de gouernar & de mantener en iusticia. Ca pues es enemigo dela tierra no ha por que ser ninguno su amigo por razon dela naturaleza que avia conel.

 

Voilà par quelles manœuvres expressives la naturaleza étend son emprise aux diverses formes de la solidarité sociale et politique en même temps qu’elle s’ancre conceptuellement dans une natura qui lui donne son meilleur fondement conceptuel, doctrinal et juridique. Relevons au passage que ce développement sur l’amitié met en évidence une autre dimension de la naturaleza : celle d’une sympathie, d’une affection, d’une solidarité horizontale entre les hommes d’un même pays, d’une même terre, d’un même territoire, complémentaire de la naturaleza qui lie tous ces hommes au seigneur naturel par une solidarité verticale que polarisent la sujétion et la seigneurie.

Je voudrais, avant de finir, évoquer deux autres modalités de ces procédures d’assimilation qui vont au-delà des effets de style, des habiletés de formulation, bref, de la rhétorique du discours. La première concerne le champ des concepts et de leur connexion. Il s’agit de l’association répétée de pôles notionnels sur lesquels se construit et s’appuient les notions de natura et de naturaleza ou, pour se risquer davantage, l’univers du natural. L’on verra ainsi le devoir d’amour du peuple envers son seigneur naturel (en l’occurrence, le roi)  assimilé au devoir d’aimer Dieu [« Onde los que assi lo fiziesen no amarian derechamente a dios nin asu sennor natural » (II, XIII, XIV)], le serment du chevalier novice  l’engager simultanément auprès de Dieu (par le biais de la « loi » religieuse), de sa terre et de son seigneur naturel [« [el que le ha de fazer cauallero] deue fazerle iurar estas tres cosas. La primera que no recele de morir por su ley si fuere menester. La segunda por su sennor natural. La .iij. por su tierra » (II, XXI, XIV)], la naturaleza s’ajouter au lignage (natura) et au bien fecho (vassalaje) pour compléter l’horizon des solidarités et des dépendances [ « E quando [el amor] cae sobre cosa firme es el amor que nasce del debdo de linaje o de naturaleza o de bien fecho que aya auido esperan auer de aquella cosa que aman & tal amor como este es derecho & bien porque viene sobre cosa con razon » (II, XIII, XIII)]. Il faudrait citer ici une multitude d’exemples.

La seconde modalité concerne les gestes, les pratiques rituelles. La liste, là encore, serait longue, mais j’évoquerai la loi IV, XXV, V, consacrée au baisemain d’allégeance vassalique et où tous les contextes dans lesquels le vassal est tenu de baiser la main de son seigneur sont repris et même augmentés –inclus, englobés, une fois encore- dans l’obligation qu’ont tous les hommes du royaume de baiser la main du roi, leur seigneur naturel, la naturaleza récupérant ainsi le vasallaje et toute forme de señorío :

 

En que razones es tenudo el vasallo de besar la mano al sennor & en quales non. Besar deue el vasallo la mano al sennor quando se haze su vasallo asi como dixemos enla ley ante desta. E avn lo deue hazer quandol hiziese cauallero luego quele cinga la espada. Eso mesmo deue hazer luego que se espidiere del. E avn acada vna destas razones es tenudo el vasallo de besar la mano al rico ombre segund la costunbre de espanna mas en otro tiempo non. Enpero al rey tanbien ricos ombres como los otros de su sennorio son tenudos de besar la mano en aquellas sazones mismas que de suso dixemos. E avn gela deue besar cada que va de vn lugar a otro & le sallen a resçebir e cada que viniere de nueuo asu casa o si quiere del partir para yr a otra parte quando les diere algo & les prometiere de hazer bien & merçed. E esto son tenudos de hazer al rey por dos razones la primera por el debdo dela naturaleza que han con el la otra por el receuemiento del sennorio que ha sobre ellos.

 

 

Concluons. Le mot naturaleza exprime le lien de solidarité horizontale qui lie entre eux les hommes nés sur la même « terre » et la dépendance qui les lie tous ensemble au seigneur qui exerce légitimement sa seigneurie sur ce territoire. Sans doute l’adjectif « natural » qui qualifie le seigneur (señor natural) ou sa seigneurie (señorío natural) dit-il, du reste, à la fois la naissance (natura) du seigneur dans le lignage et dans le rang qui le qualifient pour exercer sa seigneurie sur ce territoire et le caractère ontologiquement et juridiquement « naturel » de la dépendance acquise à son endroit par celui qui naît (natura) sur ce territoire. Mais ce système où le lignager est ramené au territorial est également qualifié de naturel en ce qu’il est donné pour relevant de l’ordre des choses voulu par Dieu (natura au sens de physis) ce qui a pour effet de l’ancrer, au plan ontologique, dans le spirituel et, au plan juridique, dans le droit naturel. Le résultat est l’affirmation de la primauté juridique d’une seigneurie et d’une dépendance relevant de la territorialité sur toute autre forme de dépendance contractée, notamment la dépendance vassalique[21].



[1] Le Dictionnaire de l'Académie française, dans sa première édition de 1694 (p. 669) définit ainsi la naturalité : « Estat de celuy qui est né dans un pays. On appelle, Droit de naturalité, le droit dont joüissent les habitans d'un pays à l'exclusion des Estrangers, &c. Lettres de naturalité, les lettres par lesquelles le Prince accorde le droit de naturalité aux Estrangers. Le droit de naturalité s'acquiert par les lettres du Prince. Obtenir des lettres de naturalité. »

[2] Par commodité (parce que nous en possédons une version numérique qui a facilité considérablement nos recherches lexicales), nous citerons l’oeuvre dans l’édition de Montalvo (1491). Celle-ci, cependant, est très fautive. C’est pourquoi, à l’occasion, nous aurons recours à celle, meilleure, de Gregorio López (1515), et, en cas de dilemme, à la tradition manuscrite.

[3] Tout cet outillage conceptuel existe en d’autres lieux de la péninsule ibérique et en France dès le XIIe siècle (cf. les textes cités aux notes 146 à 151 de mon article : « Alphonse X ou la science politique (Septénaire, 1-11) », [deuxième partie : « Le modèle politique »], Cahiers de linguistique hispanique médiévale, 20, 1995, p. 7-33. Dans cette étude, voir notamment les notes 6, 10, 12, 15 et 16.

[4] Édition de Montalvo. Dans l’édition de Gregorio López, cette loi est la treizième du titre XIII (II, XIII XIII) ; le texte est du reste un peu différent : « Otrosi le deue conoscer por naturaleza, otro debdo de señorío que ha sobre ellos ».

[5] Les sortes ou « manières » de señorío (de seigneurie) sont déclinées en IV, XXV, II : le señorío exercé par le roi sur sa tierra ; celui exercé par le señor sur son vasallo à cause de la honra et du bien fecho qu’il lui fait ; celui exercé par le señor sur ses solariegos (paysans libres de son domaine), ses behetrías (communautés villageoises l’ayant choisi pour seigneur) et ses divisas (parts d’héritage) (ces liens ne sont pas mentionnés dans les « manières » de naturaleza) ; le señorío exercé par les parents sur leurs enfants (non mentionné dans les « manières » de naturaleza) ; le señorío, enfin, qu’exercent les seigneurs sur leurs serfs (non mentionnés dans les « manières » de naturaleza).

 

[6] Le mot –et, semble-t-il, le concept- existent ailleurs qu’en Castille dès le XIIe siècle. DU CANGE : « naturalesia » (charte du comte Hugon de Mataplana : « Absolvimus, liberamus et quitamus ab homagio, naturalesia, et fidelitate, aliis omnibus vinculis et obligationibus... » ; « naturalitas (3) » (« Quapropter mandamus... sub fide et naturalitate, quibus nobis adstricti sunt, universis ac singulis viceregibus, gubernatoribus, bajecisis, generalibus, procuratoribus justitiae... et aliis quibusvis personis subditis nostris, quatenus, etc. », année 1179). On trouve le mot naturaleza dans le traité de Cabreros de 1206 : « E non vala menos por el omenaje que ayan fecho ad anbos los rees ni por el naturaleza que ayan con ellos ni por el vasallage del servicio del rey de León » (exemple cité par Alberto Montaner, tiré de l’édition de Wright). On trouve aussi le terme et le concept dans le Llibre dels fets de Jacques Ier d’Aragon (daté d’entre 1245 et 1276) : « reys ab nos ha hauts en Arago, e on pus luyn es la naturalea entre nos e uos, mes acostament hi deu hauer, que parentesch, salonga… »

[7] Montalvo comme Gregorio López écrivent ici « naturaleza ». Mon intuition logique de voir là une erreur de transcription ou d’interprétation a été confirmée par Raúl Orellana : toute la tradition manuscrite connue donne  « natura ». Je rétablis la leçon des manuscrits.

[8] Montalvo : del. Gregorio : de.

[9] Les deux invocations, toutefois, visent communément, plutôt qu’à poser une définition dont le contenu reste obscur, à délimiter, par une forme d’assimilation distinctive (« cosa que semeja », mais aussi : « departimiento ») un champ d’expérience : le champ où s’exerce le debdo de naturaleza. Dans les deux cas, les notions attachées à celle de naturaleza et qui déterminent celle-ci -debdo, (leal) amor, amar, querer bien et accessoirement, derecha razón), connotent, pour qui connaît un peu l’univers intellectuel du Moyen Âge central en Castille, le champ du politique, des relations civiles de pouvoir.

 

[10] « […] si por[ ]auentura fuesse vasallo de un sennor & natural de otro & ganasse algu(u)[n]d castillo enla conquista de aquel cuyo natural fuesse. & si gelo demandasse: estonc'e su sennor non gelo deue dar ni tomar el Rey cuyo natural es en ninguna manera. Saluo si le ouiesse fecho ante cosa por que con derecho se le pudiesse desnaturar » ; « E pusieron mas avn que si alguno engannosamente se despidiesse: o se desnaturasse del Rey auiendo fablado o puesto de guardar algund Castillo: o fortaleza que fuesse en sennorio: o en conquista de aquel cuyo vasallo natural fuesse que por se partir desta guisa o se desnaturar del. si lo ganare despues mandaron que gelo diesse. bien assi Como si fuese su vasallo. E esto fizieron porque con enganno non se perdiesse nin se desnaturasse de su sennor si non por grand razon » (II, XVIII, XXXII).

[11] Par commodité, je reprendrai des exemples fournis par Alberto Montaner dans une conférence donnée en novembre 2006 à mon séminaire du Collège d’Espagne (« El concepto de señor natural : de los orígenes a la plenitud ») : « Qui cum terribilem audissent legationem et exercitum regis super se uenientem, maluerunt se regi et cuitatem reddere, quam contra suum naturalem dominum aliquid, quod eus turbaret uoluntatem, committere (Historia compostellana, I, 67, datée c. 1139) ; « Verumtamen Carrionenses et Burgenses ciues et illii qui in Villa Francorum morabantur, uidentes quod iniuriam facerent regi Legionensi, qui naturalis eorum dominus erat, ut ad recipiendas eorum ciuitates cito ueniret, nuntios miserunt (Chronica Adefonsi imperatoris, I, 8, datée c. 1149). On trouve le même syntagme –s’agit-il de la même notion ?- en France dès le XIIe siècle : « L'enseigne Charle mon seignor natural » (Roncisvals, BOURDILLON, éd., Paris, 1841, p. 49 ; « Nus d'iaus ne fist desfaut,/ Car aidier voellent lor seignour naturaut » (cité par Algirdas Julien GREIMAS dans son Dictionnaire de l'ancien français, Paris : Larousse, 1992 (2ème éd.), article "nature", p. 405a).

[12] Michel SENELLART, Les arts de gouverner. Du regimen médiéval au concept de gouvernement, Paris : Seuil, 1995, p. 185 sq. L’auteur aurait-il accordé une dimension si novatrice au De regimine principum de Gilles de Rome (cf. p. 189) s’il avait eu connaissance des Sept parties ?

 

[13] Pour d’autres espaces et d’autres temps, on se reportera utilement à DU CANGE, Glossarium mediae et infimae latinitatis : « naturalis (2) », au sens de "proprius", "domesticus", "subditus" (Vita de Robert d'Arbrissel : « De quo loquimur, Robertus, domine, tuus naturalis est : nam et Redonensis est, tuisque institutionibus satis accomodus... ») ; « naturalis (3) », au sens d' « incola », « civis » : charte du comte Henri de Portugal, actes d'un concile aragonais, charte de Louis VII, etc.

 

[14] « Uasallaje es otrosi vn grand debdo & muy fuerte que an aquellos que son vasallos con sus sennores E otrosi los sennores con ellos » (IV, XXV, préambule) ; « Debdos muy grandes son los que han los vasallos con los sennores. Ca deuen los amar & onrrar e guardar e adelantar su pro & desuiar les su danno en todas maneras que pudiere. E deuen los seruir bien & leal mente por al bien hecho que dellos resc'iben. Otrosi dizimos que el sennor deue amar & onrrar & guardar sus vasallos & hazer los bien & merc'ed & desuiar los danno & desonrra. E quando estos debdos son bien guardados haze cada vno lo que deue & cresc'e & dura el amor verdadero entre ellos » (IV, XXV, VI). Il en va tout autrement dans l’univers de la naturaleza, où la relation de debdo, non réciproque, n’est envisagée qu’en sens unique, du bas vers le haut : « E mostraremos que quiere dezir naturaleza. E que departimiento ha entre naturaleza & natura. E quantas maneras con della E que debdo han los naturales con aquellos de quien son. E como deue seer guardada entre ellos esta naturaleza » (IV, XXIV, préambule) ; « que debdo an los naturales con aquellos cuyos son » (IV, XXIV, III).

[15] « Como deuen ser escogidos los guardadores del rey ninno si su padre no ouiere dexado guardadores.[…] escoian tales onbres  que ayan en si ocho cosas. La primera que teman a dios. la segunda que amen al rey. la .iij. que vengan de buen linaie. la .iiij. que sean sus naturales » ((II, XV, III) ; « Diremos de las fortalezas que dan los reyes en fieldad entresi. & delos castillos que cobran & ganan los naturales del rey ensu conquista »  (II, XVIII, préambule) » ;  « El portero ha de ser natural del rey & conoscido por nonbre & por la tierra onde es natural « (II, XVIII, II) ; « E por esta misma razon pusieron que todo su vasallo que no fuesse su natural: que quando quier que ganasse villa o castillo: o otra fortaleza en su conquista do quier que la pudiesse ganar que gela diesse por razon de sennorio si non que fuese traydor por ello como aquel que desereda a su sennor » (II, XVIII, XXVIII) ; « E avn pusieron mas que si alguno que fuesse natural suyo: & su vasallo ouiese castillo de su heredamiento por donacion de sennor […] » (II, XVIII, XXVIII) ; « Mas si este natural: & non su vasallo maguer cobrasse tal castillo como este que fuesse ante suyo non seria tenudo de gelo dar como quier que por derecho le deue dar todos los otros que despues ganare por razon dela naturaleza que ha conel. E si lo non fiziesse deue auer aquella misma pena. E si porauentura fuesse vasallo de vn Rey: & natural de otro: & ganasse algund castillo enla conquista de aquel cuyo natural fuesse si gelo demandase estonc'e su sennor non gelo deue dar nin tornar al Rey cuyo natural es en ninguna manera. fueras si le ouiesse ante fecho cosa que con dere-cho se le pudiesse desnaturar. Onde quien errase en alguna destas cosas meresc'e auer la pena que de suso diximos » (II, XVIII, XXVIII) ; « Como deuen fazer delos castillos de fieldad aquellos que los tienen: & non son vasallos nin naturales del vn reyno nin del otro » (II, XVIII, XXIX) ; « […] esto fizieron por que non deseredasse al Rey cuyo natural es » (II, XVIII, XXXII) ; « Las derechas razones por que los naturales pueden esto hazer [salir de la naturaleza] son quatro. La vna es por culpa del natural & las tres por culpa del sennor. E esto serie como quando el natural hiziese trayc'ion al sennor o ala tierra que sola mente por el hecho es desnaturado de los bienes & delas onrras del sennor & dela tierra. La primera delas tres que viene por culpa del sennor es quando se trabaia de muerte de su natural sin razon & sin derecho. La segunda sil haze desonrra en su muger. la terc'era sil deseredase a[ ]tuerto & nol quisiese caber dicho por iuyzio de amigos o de corte » (IV, XXIV, V) ; « E non tan solamente pueden salir conel rico onbre por tal hechamiento como este sus vasallos & sus naturales mas avn los criados & los onbres de su conpanna por razon del bien hecho que resc'iben del » (IV, XXV, X).

[16] Pour la France (XIIe siècle) : DU CANGE, "naturalis (2)" (charte de Louis VII, « Notum facimus quod fidelis ac naturalis noster vir venerabilis Manasses Aurelianensis episcopus »). Vid. également « naturales » pour « naturaux » (Roman de la guerre de Troyes,  « Ses homes liges, naturaux,/ Hardis, pros et buens vassaus »).

[17] Tout ceci, bien entendu, ne se limite pas aux Sept parties, ni même à l’oeuvre du roi Sage. Le substantif natural est (seulement) employé au sens juridique et civil que nous venons d’établir, dans le cadre donc d’un debdo de naturaleza à l’égard d’un pays et surtout d’un seigneur, dans la documentation du règne d’Alphonse X, mais aussi dans des documents ou dans des œuvres de la première moitié du XIIIe siècle (Tratado de Caberos : « Et del rey de León éstos son los diez e cuatro cavaeros sos naturales que deven tener estos castiellos »), dans des œuvres postérieures au règne du roi Sage (le Libro del cauallero e del escudero, de Juan Manuel, le Libro de buen amor, de Juan Ruiz), et même dans les Vocabularios, tardifs, de Palencia ou de Nebrija (Cf. les références données par Martín Alonso dans son Diccionario medieval español, article « natural », notamment acception 8). Cette exclusivité du domaine d’emploi du substantif natural est sans doute révélatrice de l’existence et de la forte autonomie du concept de naturaleza, qui dit le statut public du natural. L’usage adjectif ou adverbial de la forme natural conspirant, quant à lui, à assimiler le concept de naturaleza à celui de natura.

 

[18] II, XVIII, XXIV : « Mas no se deuen dar desta guisa segund fuero de espanna. Ca si por auentura acaesc'iesse que aquelRey cuyo vasallo natural fuesse el que touiesseel castillo errase contra el: o otro rey nole guar-dando los pleytos que conel ouiesse puestos.E aquel Rey que touiesse que resc'i(e)biesse tuerto le demandasse el castillo que gelo diesse segund los pleytos que eran entre el & el otro reyno gelo deue dar aquel que lo touiere catando el vasallo: a la naturaleza que ha con su sennorpor non le deseredar del. Mas deue lo dar asu} sennor natural maguer el pleyto. & la postura digan de otra guisa. »

[19] Les cas sont innombrables où, dans les Sept parties, l’on assimile sous le rapport de la natura -c’était la définition du « droit naturel »- le comportement des hommes à celui des animaux. Pour l’exemple, le préambule du titre XIX de la Quatrième partie : « Piedad & debdo natural deuen mouer alos padres para criar alos hijos dandoles & haziendoles lo que es menester segund su poder E esto se deuen mouer a hazer por debdo natural. Ca si las bestias que non han razonable entendimiento aman natural mente & crian sus hijos mucho mas lo deuen hazer los onbres que han entendimiento: & sentido sobre todas las otras cosas. E otrosi los hijos tenudos son natural mente de amar & temer asus padres & de hazer les onrra & seruicio & ayuda. »

[20] « Ley treynta & dos. Ante quien deue el demandador fazer su demanda para responderle el demandado. Ante quien deue el demandador fazer su demanda en iuyzio queremos aqui mostrar por que esta es vna delas cosas que mucho deue ser catada ante quela faga. E porende dezimos quelos sabios antigos que ordenaron los derechos. touieron por derecho que quando el demandador quisiese fazer su demanda quela fiziese ante aquel iuez que a poder de iudgar al demandado ca ante otro iudgador no le seria tenudo de responder si no sobre estas cosas contadas que aqui diremos. La primera si el demandado es o fuere natural de aquella tierra que se iudga ante quien le quieren fazerla demanda que maguer no sea morador della. bien puede ser apremiado si lo y fallaren que responda ante el por razon dela naturalec'a. La segunda es por razon de aforramiento ca el aforrado es tenudo de responder ante el iudgador do faze su demanda aquel quelo aforro o en otro logar donde fuese natural el quelo fizo libre. La terc'era es por razon de[ ]casamiento. ca la muger maguer sea de otra tierra deue responder ante aquel iudgador que a poderio sobre su marido. La quarta es por razon de caualleria. ca el cauallero que rec'ibe soldada o[ ]bien fecho de sennor antel iudgador de aquella tierra le pueden fazer demanda do viue por razon de merecimiento de su caualleria. La quinta es por razon de heredamiento que ouiese en aquella tierra sobre quel quieren fazer la demanda. La sesta es quando el demandado o otro cuyo heredero el fuese ouiese prometido algun pleito de fazer o otra cosa alguna en aquella tierra onde fuese iuez aquel ante quien le fazen la demanda o[ ]lo ouiese fecho o prometido en otra parte poniendo delo cunplir alli que maguer no fuese morador de aquel logar tenudo seria de responder antel iudgador por qual quier destas razones sobre[+]dichas. La setena es si ouiese seydo morador de aquella tierra diez annos en que le fazen la demanda. »

[21] Si l’on perçoit la naturaleza du haut de la relation de pouvoir, elle est proche du merum imperium des juristes romains : « Ley primera. que cosa es sennor & que cosa es.Sennor es llamado propia mente aquel que ha mandamiento & poderio sobre todos aquellos que biuen en su tierra. E aeste a tal deuen todos llamar sennor tanbien sus naturales como los otros que vienen ael o asu tierra. Otrosi es dicho sennor todo onbre que ha poderio de armar & de criar por nobleza de su linaie & a este a tal no le deuen llamar sennor sino aquellas que son sus vasallos & resc'iben bien hecho del. E vasallos son aquellos que rec'iben onrra o[ ]bien fecho delos sennores asi como caualleria o tierra o dineros por seruic'io sennalado que les ayan de hazer.// Ley segunda.  quantas maneras son de sennorio & de vasallaje. De sennorio & de vasallaje son c'inco maneras. La primera & la mayor es aquella que ha el rey sobre todos los de su sennorio aque llaman en latin merum imperium que quiere tanta dezir como puro & esmerado mandamiento de iudgar & demandar los de su tierra. La segunda es la que dan los sennores sobre sus vasallos por razon del bien hecho. E de onrra que dellos resçiben » (IV, XXV, I et II.)