AGRÉGATION EXTERNE D’ESPAGNOL

QUESTION MÉDIÉVALE

LIBRO DE BUEN AMOR

 

Cours magistral

(Amphithéâtre Cauchy, mercredi 11h-13h, par quinzaine :

début le 11 octobre 2006)

 

 

2. ENTENDRE LE TEXTE

 

Le Libro de Buen Amor se présente comme une œuvre carcérale. Dans une prière en « cuaderna vía » bâtie, quant à la forme de son contenu, sur le modèle, devenu topique apertural (Chanson de Roland, Cantar de Mio Cid), du rituel des agonisants ou Ordo commendationis animae (Gybbon Monypenny, 1984 : 101-104), l’ « archiprêtre », qu’une phrase paratextuelle présente comme l’auteur du « livre », demande à Dieu de le sortir de sa prison ou, plutôt, de le délivrer de son emprisonnement :

 

[Señor Dios] saca a mí coitado desta mala presión (1d). ; 

Saca me desta lazería, desta presión (2d) ;

Libra a mí, Dios mío, desta presión do yago (3d).

 

Une autre phrase paratextuelle, sur laquelle se ferme le livre dans le manuscrit, dit S, de Salamanque, invite à prendre cette déclaration au pied de la lettre, à tenir cet emprisonnement pour un emprisonnement physique infligé à l’archiprêtre -dont est cette fois précisé le rattachement ecclésial (Hita)- sur l’ordre de l’archevêque cardinal de Tolède don Gil – là-dessus, je proposerai, dans une autre séance, une hypothèse historique- et donc à entendre dans ce sens le mot « presión » :

 

Este es el libro del arçipreste de Hita, el qual conpuso seyendo preso por mandado del cardenal don Gil, arçobispo de Toledo (Gibbon Monypenny, 1988 : 467).

 

Déclaration remarquablement précise. La documentation atteste que, dans les années où semble avoir été composé le Libro de Buen Amor (1330, selon le manuscrit, dit T, de Tolède, 1343 selon le manuscrit S) don Gil de Albornoz était bien archevêque de Tolède et qu’au même moment, à Hita, un homme exerçait les fonctions et portait le nom que l’auteur du Libro se prête à la strophe 19, p. 113 : « yo, Joan Roíz, açipreste de Fita » (Hernández, 1984). D’aucuns, pourtant, défendent qu’il faut, comme en d’autres lieux nombreux de la « littérature » médiévale, entendre les mots « preso » et « presión », par métaphore, au sens spirituel : comme référant à l’emprisonnement dans le siècle, à l’emprisonnement dans la chair où nous tient, dans le contexte d’un écrit sur l’amour, le corps désirant. À ceux-là, l’on pourrait opposer les affleurements d’un propos exprimant des circonstances concrètes : « Señor, tú sey comigo, guarda me de traidores » (7d), « tira de mí rrencores ;/ faz que todo se torne sobre los mescladores » (10bc).  On en retrouve un écho dans les strophes finales d’une glose de l’Ave Maria et d’une Cántica de loores :

 

Yo só mucho agraviado,

En esta çibdad seyendo (1671ab) 

 

De aqueste dolor que siento,

En presión sin meresçer,

Tú me deña estorçer

Con el tu deffendimiento (1674efgh)

 

Mais l’on pourrait aussi poser, avec plus d’assurance théorique, que l’auteur, dès lors qu’il se projette dans l’ordre du récit « littéraire » -ce qu’il fait aussi bien en tant que « personnage » qu’en tant que « narrateur » ou qu’en tant qu’« auteur »- se dédouble, se mue en une entité imaginaire, et que le caractère temporel ou spirituel n’importe plus d’un emprisonnement qui n’est dès lors qu’une catégorie thématique et sémantique.

Vous voyez donc, dès la première pièce liminaire, se poser la question de l’interprétation, du sens sous lequel entendre les signes. Mais que l’emprisonnement soit temporel ou spirituel, que la prison soit de pierre ou de chair, l’important semble être de comprendre que l’écriture du Libro de Buen Amor est placée par l’auteur sous le regard d’un juge, lui-même temporel (l’archevêque de Tolède) ou spirituel (Dieu), qui, selon l’opinion qu’il se fera du sens de l’œuvre -ou bien tout à fait gratuitement-, décidera d’une « libération ». 

La question de l’interprétation n’émane pas, du reste, de la critique. Elle a été suggérée à celle-ci par l’oeuvre elle-même et notamment par un prologue en prose dont l’organisation est celle du sermon « universitaire » ou érudit (Gybbon Monypenny, 1984 : 104-111). Le thème sur lequel porte la réflexion est l’intellectus -« intelligence » aujourd’hui, « entendement » (entendimiento) alors et naguère-, c’est-à-dire, avec la « mémoire » et la « volonté », l’une des trois facultés dont, selon Augustin d’Hippone, Dieu a doté l’âme humaine et qui a pour principale fonction de distinguer le bien du mal. L’entendement permet à l’homme de discerner la voie du bien et, éventuellement, s’il est servi par une bonne « volonté », d’œuvrer au salut de son âme (Gybbon Monypenny, 1984 : 105-106).

Mais entendre le bien, le garder en mémoire et vouloir le mettre en œuvre n’est pas chose facile. Il y a, d’abord, la « faiblesse » d’une « nature humaine » « plus encline au mal qu’au bien » (Gybbon Monypenny, 1984 : 107 : « la flaqueza de la natura humana que es en el omne, que se non puede escapar de pecado », « la natura humana que  más aparejada e inclinada es al mal que al bien »). Il y a le « défaut de bon entendement » (Gybbon Monypenny, 1984 : 107 : « la mengua del buen entendimiento »). Il y a la « pauvreté » d’une mémoire « dédaigneuse » (Gybbon Monypenny, 1984 : 107 : « pobredat de la memoria » ; 108 : « la memoria del omne desleznadera es ») ). Nous reconnaissons là les défaillances provoquées dans l’homme par la chute, appelant un long, un constant et pénible effort de « rétablissement », selon que les concevait le même saint Augustin. C’est la raison pour laquelle sont écrits les livres et peintes les images (Gybbon Monypenny, 1984 : 108 : « estas son algunas de las razones por que son fechos los libros… ») et c’est la raison pour laquelle le Libro de Buen Amor est écrit: pour faciliter le bon entendement et en conserver la mémoire (Gybbon Monypenny, 1984 : 109 : « fiz esta chica escriptura en memoria de bien », 110 : « [Lo fiz] por rreduçir a toda persona a memoria buena de bien obrar ») . Reste la volonté, qui rend chacun responsable devant Dieu…

Pour nous replacer dans le champ d’application proposé par le Livre, l’amour, l’auteur tient que le « bon entendement », la « bonne mémoire » et la « bonne volonté », mènent l’homme au « bon amour, qui est celui de Dieu » (Gybbon Monypenny, 1984 : 106 : « El alma, con el buen entendimiento e buena voluntad, con buena rremenbrança, escoge e ama el buen amor que es el de Dios » ), opposé au « fol amour du monde » ( Gybbon Monypenny, 1984 : 106 : « E otrosí desecha e aborresçe el alma el pecado del amor loco deste mundo » et 109 : « loco amor del mundo »), et lui assurent le salut (Gybbon Monypenny, 1984 : 106 : « e trae al cuerpo a fazer buenas obras por las quales se salva el omne » et 107 : « E por ende devemos tener sin dubda que buenas obras sienpre están en la buena memoria, que con buen entendimiento e buena voluntad escoje el alma e ama el amor de Dios, por se salvar con ellas »). L’auteur, en écrivant son livre, aurait choisi de favoriser ce processus et, par cette bonne action, de sauver lui-même son âme :

 

Onde yo, de mi poquilla çiençia e de mucha e grand rudeza, entendiendo quantos bienes faze perder al alma e al cuerpo e los males muchos que les apareja e trae el amor loco del pecado del mundo, escogiendo e amando con buena voluntad salvación e gloria del paraíso para mi ánima, fiz esta chica escriptura en memoria de bien, e conpuse este nuevo libro.

 (Gybbon Monypenny, 1984 : 109)

 

Ce projet louable l’a amené toutefois à éclairer les entendements et à alimenter les mémoires par l’exposition « des manières, des arts et des trompeuses subtilités » inspirés à certains par le « fol amour du monde » et dont ils usent pour pécher (Gybbon Monypenny, 1984 : 109 : «  libro en que son escriptas algunas maneras e maestrías e sotilezas engañosas del loco amor del mundo que usan algunos para pecar »). À chacun ensuite de « choisir » (descoger), c’est-à-dire d’exercer dans un sens ou dans un autre sa « volonté ». L’auteur n’a pas d’inquiétude pour les hommes et les femmes dotés d’un bon entendement (Gybbon Monypenny, 1984 : 109 : « omne o muger de buen entendimiento que se quiera salvar »). Il croit même - au moins parce qu’ils les imagine soucieux de leur réputation (fama)- que ceux pourvus d’entendement à un moindre degré sauront également tirer parti des mauvais exemples qu’il expose (Gybbon Monypenny, 1984 : 109 : « Otrosí, los de poco entendimiento non se perderán […], acordarán la memoria e non despreçiarán su fama »). Quant aux autres, ceux qui -le péché étant humain (Gybbon Monypenny, 1984 : 110, « es umanal cosa el pecar »)- choisiraient de pratiquer le « fol amour », ils trouveront, effectivement, dans son livre, comment s’y prendre et donc une méthode pour se perdre (Gybbon Monypenny, 1984 : 110).

Il semble bien que nous nous trouvions, comme certains l’ont relevé, devant une conception augustinienne, « volontariste », de la lecture. Le livre est, au même titre que la création (la nature, l’histoire), un monde de signes. De sa « bonne » lecture dépend le salut de chacun. À tous, ceux qui choisiront l’amour de Dieu et le salut comme ceux qui choisiront le fol amour, l’auteur rappelle que Dieu leur a donné l’entendement mais qu’Il les suivra des yeux sur la voie qu’ils auront choisie :

 

E ansí este mi libro a todo omne o muger, al cuerdo e al non cuerdo, al que entendiere el bien e escogiere salvaçión e obrare bien, amando a Dios ; otrosí al que quisiere el amor loco ; en la carrera que andudiere, puede cada uno bien dezir : « Intellectum tibi dabo, e çetera ».

 (Gybbon Monypenny, 1984 : 110).

 

Quittant le champ de la réception, l’auteur neutralise, du reste, les virtualités de l’autre pôle de la pratique du livre : le sien, celui de l’écriture. Au moins au titre de l’intentio :

 

E Dios sabe que la mi intençión non fue de fazer [este libro] por dar manera de pecar nin por mal dezir ; mas fue por rreduçir a toda persona a memoria buena de bien obrar, e dar ensiemplo de buenas constumbres e castigos de salvaçión ; e por que sean todos aperçebidos e se puedan mejor guardar de tantas maestrías como algunos usan por el loco amor. (Gybbon Monypenny, 1984 : 110)

 

Si donc le prologue pose la question du signe et de son interprétation, il le fait seulement sous l’espèce du bon exercice de l’entendement par le récepteur, qui conduit celui-ci au salut tandis que son mauvais exercice le conduit à sa perte, et le départ est clairement posé entre le bon amour, qui est amour de Dieu, et auquel il faut tendre et le fol amour, ou amour du monde, qui mène au péché et dont il faut se détourner. Telle est, affirme du reste l’auteur, l’intention et la signification profonde -la « sentençia » (Gybbon Monypenny, 1984 : 110)- du Libro de Buen Amor. Le problème est que dans la topique ternaire de la lectio (littera, sensus, sententia), à travers laquelle est ici, comme dans les écoles, conçu le sémantisme de l’œuvre, la sententia est d’accès difficile. Mais c’est là l’ontologie humaine et toute la difficulté du salut. Accessoirement, l’auteur se donne une autre fin, purement artistique : montrer et enseigner son art poétique –« esta çiençia », écrit-il (Gybbon Monypenny, 1984 : 110-111). Littérature, soit. Littérature savante.

La pièce suivante, en « cuaderna vía », est une prière où l’auteur demande à Dieu la grâce de mener à bonne fin son entreprise [11-19 (Gybbon Monypenny, 1984 : 111-113)]. Pour habituelle, pour obligée même que soit cette invocation -l’auteur en rappelle le principe dans les derniers mots de son prologue (Gybbon Monypenny, 1984 : 111, « Fidei catolicae fundamento… ») et on trouve la même déclaration, entre autres, dans le prologue, écrit vers 1260, des Sept parties- elle n’en est pas moins représentative d’un horizon de doctrine et elle apporte même ici un important complément philosophique puisqu’elle précise la situation faite à l’homme de pouvoir choisir entre son salut et sa perte par l’invocation d’une grâce divine, elle aussi nécessaire. Cette portée fondamentale de la prière s’accompagne, pour mériter la grâce, d’une nouvelle déclaration d’intention qui est la même que celle affirmée précédemment, même s’il s’y ajoute, dans le droit fil, là encore, des derniers mots du prologue, la volonté de donner du plaisir au lecteur ou à l’auditeur -en termes convenus, de castigar deleitando (ici, « prestar alegrando ») :

 

Tú, Señor Dios mío, que al omne crieste,

Enforma e ayuda a mí el tu arçipreste,

Que pueda fazer un libro de buen amor aqueste,

Que los cuerpos alegre e a las almas preste [13 (Gybbon Monypenny, 1984 : 112)]

 

Le propos revient, en saluant d’un écho le quatrain introductif du Libro de Alexandre, sur la beauté de la forme et l’impeccabilité du contenu [« es un dezir fermoso e saber sin pecado », [15c (Gybbon Monypenny, 1984 : 112)] et, dans une variation de trois quatrains [16, 17, 18 (Gybbon Monypenny, 1984 : 112-113)], sur la nécessité d’aller au sens profond, qui est beau et bon, en creusant une surface (la « letra », [18b (Gybbon Monypenny, 1984 : 113)] d’apparence laide et condamnable :

 

Non tengades que es libro neçio de devaneo,

Nin creades que es chufa algo que en él leo,

Ca, segund buen dinero yaze en vil correo,

Ansí en feo libro está saber non feo

[16 (Gybbon Monypenny, 1984 : 112)]

 

Dans la tradition mariale, où l’auteur a situé, dès les prières aperturales, son entreprise [8 sq. (Gybbon Monypenny, 1984 : 104, « Señor » > « Señora »)], l’invocation de la divinité passe ensuite, plus étroitement, par la Sainte Vierge à qui sont consacrés deux chants de « joie » [20-43 (Gybbon Monypenny, 1984 : 113-117). L’invocation de Marie, bien entendu, n’est pas fortuite : la sainte Vierge, comme médiatrice auprès de Dieu, est appelée à jouer un rôle dans la demande de la grâce (« Gana me graçia », vers 21a). Elle n’est pas non plus seulement symbolique ou sacrale : l’imaginaire marial -c’est, en Castille, notamment le cas des Cantigas de Santa María inspirées et en partie composées par Alphonse X le Sage (1252-1284)- donnait à la Vierge (Ave : vers 23d et 35e) la fonction d’offrir une issue spirituelle au désir charnel tourné vers la femme pécheresse (Eva). Il ne faudra pas oublier, dans la suite du texte, ce pôle fondamental du sens.

Mais venons-en au dernier préliminaire, celui de la dispute des Grecs et des Romains [44-70 (Gybbon Monypenny, 1984 : 117-123)]. Pour forte que paraisse la rupture de ton, puisque, après le sermon érudit et la poésie mariale savante, nous allons connaître l’univers de l’histoire à rire et de l’humour gouailleur, nous restons dans la tradition universitaire du conte érudit. L’histoire, en effet, était déjà employée par le glossateur Accurce, professeur de droit à l’université de Bologne dans la première moitié du XIIIe, et on la retrouve en France, à la fin de ce siècle, dans le très savant dialogue de Placides et Timeo (Lecoy, 1938 : 164-168, 365-367).

L’histoire, qui a pour but d’illustrer le problème de l’interprétation des signes, est encadrée par un propos méta-discursif dont le thème est le même. Avant de commencer le récit, l’auteur, reprenant les termes-clés de la bonne lecture, invite le destinataire du Livre à « bien l’entendre » et à réfléchir au sens profond de son propos, à la sententia [46a (Gybbon Monypenny, 1984 : 118)]. À la suite de l’historiette, il revient sur la nécessité d’ « entendre subtilement » la « manière du livre » [65b (Gybbon Monypenny, 1984 : 117-123)] et consacre quelques quatrains à une variation sur la diversité des lectures et sur la possibilité pour chacun de trouver le bien ou le mal dans le texte. Ici encore, il met en garde, sans ambiguïté, contre la « folie », c’est-à-dire le « fol amour » :

 

En general a todos fabla la escriptura :

Los cuerdos con buen sesso entendrán la cordura ;

Los mançebos livianos guarden se de locura ;

Escoja lo mejor el de buena ventura.

[67 (Gybbon Monypenny, 1984 : 122)]

 

De todos instrumentos yo, libro, so pariente :

Bien o mal, qual puntares, tal te dirá çiertamente.

[70 (Gybbon Monypenny, 1984 : 123)]

 

L’histoire pose que les Romains, désireux d’acquérir des lois, allèrent les demander aux Grecs. Ceux-ci, redoutant que les Romains ne les « entendissent » pas et enclins à les garder pour eux, proposèrent aux demandeurs un débat avec leurs savants qui, sous forme d’examen probatoire, déciderait de leur aptitude à les recevoir. Le récit confronte, sous le critère de la possibilté d’ « entendre », le « grand savoir » des Grecs et le « peu de savoir » des Romains [46c, 47d, 48bc, 50cd (Gybbon Monypenny, 1984 : 117-123)]. Dépositaires du « savoir » (auquel on accède par l’ « entendement »), les Grecs seront en outre, dans le débat, maîtres du langage. La différence des langues, en effet, qui poserait, elle aussi, un insurmontable problème d’ « entendement », fait que l’on débattra par « signes » (ce qui rend au langage le statut fondamental que sa trompeuse transparence pourrait faire oublier) ; mais par « signes de lettré » (« señas de letrado »), tels qu’on pouvait les pratiquer à l’université, à la suite du De loquela per gestum digitorum de Bède le Vénérable, où dans les monastères soumis à la règle bénédictine [49cd (Gybbon Monypenny, 1984 : 118) ; Lecoy, 1938 : 166, 168, 367]. Les Romains, affolés, s’en remettant à Dieu, confient leur sort à un « ribaud » -à un gueux, à un voyou [51 (Gybbon Monypenny, 1984 : 119)]. L’issue de la confrontation était connue d’avance. Un Castillan instruit des années centrales du XIVe siècle ne connaissait d’autre droit que le droit romain qui s’était propagé à tout le royaume dès le XIIIe siècle ; et il savait aussi que la translatio scientiae s’était opérée de la Grèce vers Rome. L’intérêt tient donc tout entier à ce qui mène au triomphe attendu, et pourtant présenté ici comme paradoxal, du ribaud. Celui-ci est dû à l’incompréhension radicale des signes de l’autre par chacun des deux acteurs. Le Grec, conformément à ce qu’il est -non point, dans la distance historique, un philosophe héllène, mais un docteur en théologie du XIVe siècle-, lance un débat théologique et interprète ensuite dans ce sens -c’est-à-dire dans un sens sipirituel- les signes par lesquels le ribaud lui répond. L’atemporel ribaud, lui-même conforme à son être, prend au sens le plus bassement temporel ou « naturel » les signes du Grec et répond par la menace à ce qu’il interprète comme de menaçantes gesticulations. Le docteur venu de Grèce, comprenant à tort que son interlocuteur est au fait du mystère trinitaire, juge les Romains dignes de recevoir les lois. L’auteur tire la leçon de cet « exemple » -l’exemplum était le court récit, conte ou fable le plus souvent, dont s’aidaient les prédicateurs pour mieux faire entendre et mémoriser leur message ou pour mieux faire supporter leurs longs sermons- par l’adage « Non ha mala palabra si non es a mal tenida » (Il n’est de mauvais propos que celui pris en mauvaise part) [64b (Gybbon Monypenny, 1984 : 121)]. Dans le champ de la communication avec son public, il s’était préalablement placé dans le rôle du Grec, demandant à son allocutaire de ne pas l’entendre à la manière du « ribaud romain » [46bc (Gybbon Monypenny, 1984 : 118)], l’invitant donc à une interprétation spirituelle des signes produits par lui. L’opération est du reste suggérée par le récit lui-même : le ribaud, sa basse corporéité, la brutale « naturalité » de sa gestuelle, dissimulent mais cependant contiennent une signification spirituelle que le docteur grec, quant à lui, entend et reçoit. La litera (« letra ») est laide et mauvaise, mais la sententia (« sentençia »), discernée par le bon entendement du docteur, est belle et bonne.

Le lecteur, néanmoins, reste perplexe : du malentendu, c’est tout de même le Romain qui, au bout du compte, sort gagnant. Certes. Mais ce serait oublier une chose : la main de Dieu, à laquelle les Romains s’en sont remis, qui a guidé le ribaud et a décrété qu’il était bon que les lois fussent transmises à Rome. Le « savoir » est supérieur à l’ignorance, nous dit l’auteur, mais Dieu, qui guide providentiellement le monde, sait infiniment plus que ne sait le meilleur des « docteurs ». Dans la place incidente, à peine perceptible, inaccentuée, en tout cas, que donne l’auteur, dans le mouvement du vers 51c,  à cette donnée indubitablement centrale réside une clé de son art. Le dialogue de Placides et de Timeo, relevant d’une autre logique, concluait le récit par cette considération : « Si cogneurent [les Romains] que moult bien leur estoit advenu […] et que Dieu ainsi le voulait » (Lecoy, 1938 : 367). Il faut, pout comprendre la leçon du Libro de Buen Amor, suivre le texte point par point et note à note : « dicha buena o mala, por puntos la juzgat ;/ las coplas con los puntos load o denostat » [69cd (Gybbon Monypenny, 1984 : 122)]. Et chercher la « sentence ».

Prenons le vers 64d : « Entiende bien mi dicho a avrás dueña garrida » (« Comprends bien mon propos, tu auras dame joyeuse »). Certains, déroutés par ce qui semble une invitation à lire l’œuvre comme un manuel du « fol amour » ont cru en une erreur de copie -elle figure, néanmoins, dans les deux manuscrits qui contiennent le fragment- et ont proposé de corriger par « e avrás buena guarida » (« et tu trouveras un abri sûr »). Mais pourquoi, comme nous y invitent les affleurements réitérés de la veine mariale dans l’œuvre et les chants à la Vierge que nous évoquions naguère, ne pas interpréter ce vers dans un sens spirituel, comme une référence à Marie, le « bon entendeur » gagnant la protection de cette souveraine médiatrice ?

Nous voici à l’orée du corps du Libro. Nous avons été dûment avertis de la nécessité de « bien l’entendre » et, ce faisant, de choisir le chemin de l’amour de Dieu et du salut. Aucune évocation d’une « ambiguïté » des signes, tout juste celle d’une possible -et même d’une souhaitable- opacité, renfermant en puissance le salut ou la perte. Celle-ci, toutefois, renvoie toujours au récepteur, à un interprétant qui aura à faire ses choix, que Dieu suit des yeux et que Dieu peut toujours aider. Qu’il prenne donc exemple sur l’auteur, qui s’adresse à Dieu et à Marie pour mener à bonne fin son livre, être bien « entendu » et sortir de sa « prison » ! Voyons si la suite de notre lecture confirme cette thèse.

 

 

Dernière mise à jour : 027/10/06