LLM 312 LF
Les indéfinis
(à l’exception de l’article)
Édition de référence : Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan (1926), Le Livre de poche, 1974.
Les indéfinis constituent en français une catégorie hétérogène, cette hétérogénéité se manifestant sur plusieurs plans.
Il s’agit d’abord d’une hétérogénéité morphologique : les indéfinis paraissent en effet constituer une classe ouverte, puisqu’il existe de nombreuses expressions plus ou moins figées (on ne sait quel, je ne sais quel, n’importe quel, la plupart de, peu de, autant de…) qui peuvent occasionnellement faire office de déterminants indéfinis de forme complexe.
Cette hétérogénéité est également syntaxique, les indéfinis ressortissant à plusieurs catégories grammaticales (déterminants, adjectifs, pronoms et même adverbes). On se limitera ici à quelques exemples significatifs : personne est uniquement pronom, plusieurs et tout sont polysémiques (ils peuvent être déterminants ou pronoms) ; chaque est le déterminant correspondant au pronom chacun (l’emploi de chaque comme représentant est condamné par les puristes : des livres valant 3 euros chaque) ; même et tout peuvent être employés comme adverbes (« Même il se retourna subitement » [p. 151] ; « les dernières paroles de Cadignan, toutes pleines d’un sens mystérieux » [p. 19]), mais sont aussi déterminants ou pronoms (« tout sacrifier » [p. 23]) ; quelconque et divers sont susceptibles d’un emploi qualificatif qui les fait quitter la classe des indéfinis (un livre très quelconque, des bruits divers). Certains indéfinis n’existent qu’au singulier (aucun, chaque, chacun, nul...), alors que d’autres ne connaissent que le pluriel (différents, divers, plusieurs) ; quant à maint(s), il possède la particularité d’avoir exactement le même sens au singulier et au pluriel.
L’hétérogénéité des indéfinis se vérifie également au plan sémantique. De fait, l’appellation même d’indéfinis est discutable, quoique elle semble applicable à des termes comme quelques, certains, plusieurs... – même s’il faudrait plutôt parler d’« indéterminés », un déterminant n’apportant jamais une « définition », mais une actualisation. Beaucoup de ces mots ont en effet une valeur parfaitement définie : tous les jours, le même jour, aucun autre jour... ; même et autre signifient les notions d’identité et de non-identité ; tel marque la détermination fictive.
Cette réelle diversité sémantique, morphologique et syntaxique fait ainsi des indéfinis un ensemble rebelle aux divisions nettes. On évitera cependant une approche purement négative – qui équivaudrait à considérer les indéfinis comme un « fourre-tout » de formes qui n’entrent pas dans les autres classes de déterminants ou de pronoms – pour essayer de proposer une définition unitaire de la catégorie.
On peut partir, comme le fait Marc Wilmet, de la notion de quantification : on oppose alors les quantificateurs (ou « quantifiants ») aux non-quantificateurs (ou « caractérisants »). On observe alors qu’un terme comme certain change de catégorie en passant du singulier au pluriel : un certain nombre (caractérisant) vs certains mots (quantifiant).
On préférera cependant à cette terminologie, fondée sur la distinction de l’extension et de l’extensité, celle, plus simple, de Michel Arrivé, Françoise Gadet et Michel Galmiche, telle qu’elle est exposée dans La grammaire d’aujourd’hui :
— l’indétermination de la quantité est portée par les quantificateurs, qui fournissent des indications quant au nombre d’éléments auquel s’applique le nom (les indéfinis sont dans leur majorité des quantificateurs). On distingue alors les quantificateurs de l’ensemble vide (nul, aucun), de la singularité (quelque, certain au singulier, n’importe quel), de la pluralité (quelques, certains, plusieurs, beaucoup de, différents), de la totalité (tout, tous, toutes) et, au sein de la totalité, les distributifs chaque et n’importe quel ;
— on définit par ailleurs une indétermination de l’identité, portée par les non-quantificateurs, ou identificatifs, qui, comme leur nom l’indique, n’évoquent pas une indétermination relative au nombre, mais à l’identité des éléments (même, autre, tel).
On peut également adopter la perspective de Henri Bonnard, qui propose une définition unitaire fondée sur l’opposition entre « détermination externe » et « détermination interne ». Partant de la notion d’ensemble, Henri Bonnard montre que le déterminant possessif désigne un ensemble donné d’entités abstraites ou concrètes par rapport à un élément extérieur (son « possesseur »), le déterminant démonstratif par référence au repère ici – les possessifs et les démonstratifs expriment une relation entre l’élément désigné et certains points d’ancrage (personnels ou spatiaux) de la situation – alors que l’adjectif numéral cardinal n’en dit que le nombre. Quant aux déterminants ou pronoms indéfinis, ils ont pour fonction de désigner un ou plusieurs éléments de l’ensemble par les rapports existant entre eux au sein de cet ensemble et non par rapport à un élément extérieur : « Par exemple, si j’ai désigné Jean, et si je dis le même, je désigne encore Jean ; si je dis les autres, je désigne Paul, Marc, Éric et Romain ; si je dis tous, je désigne les cinq, aucun, j’en désigne zéro, plusieurs, certains, j’en désigne deux, ou trois ou quatre indéterminés, l’un un seul indéterminé. Aucune de ces indications ne réfère à l’extérieur de l’ensemble. » Les indéfinis n’expriment aucune référence à la situation, ils ne font appel à aucun élément de détermination extérieur à l’ensemble. Un groupe nominal comme « tous mes enfants » comporte donc une détermination externe, exprimée par mes, qui rattache l’ensemble à une constante extérieure ; et une détermination interne, exprimée par tous, qui précise dans le cadre de l’ensemble et sans en sortir la quantité d’éléments concernés.
Rq. : Faut-il intégrer dans les quantifiants les numéraux cardinaux ?
La position des grammaires est variable sur ce point.
On peut choisir, comme Henri Bonnard, de les exclure, dans la mesure où le rôle des indéfinis n’est pas d’indiquer une quantité, mais de déterminer un élément par rapport à un ensemble : « On remarquera pourtant une différence entre l’indication du nombre par un adjectif numéral comme trente et son indication par l’adjectif indéfini tous : la première est absolue, la deuxième est relative aux limites du référentiel [1] . » Par exemple, tous les élèves peut signifier trente élèves, dans une classe de trente élèves, mais en désignera cinq cents dans une école. L’expression du nombre n’est pas la fonction essentielle du mot indéfini : toutes les pages peut désigner deux cents pages, mais toute la page exprime la totalité en dehors de toute quantification.
Mais on peut aussi légitimement préférer les inclure (ce que font les auteurs de la Grammaire méthodique du français), au motif que le type de détermination opéré par les numéraux cardinaux est fondamentalement indéfini. Comme les indéfinis, en effet, les numéraux cardinaux désignent des individus quelconques appartenant à la classe dénotée par le nom sans permettre leur identification univoque : ces éléments, qui n’ont fait l’objet d’aucun repérage référentiel préalable, ne sont identifiés que par cette appartenance.
L’introduction devra donc, en tout cas, prendre clairement position sur ce point.
1. Syntaxe des indéfinis
Les grammaires étudient les indéfinis selon deux grandes oppositions : entre déterminant et pronom et, à l’intérieur de la classe des pronoms, entre représentant et nominal. Si la seconde de ces oppositions ne fait pas difficulté, la première, en revanche, paraît beaucoup plus fragile.
1.1. L’adjectif indéfini est-il un déterminant ?
Rappel terminologique
L’ancienne tradition scolaire distinguait, dans les parties du discours, les « articles » des « adjectifs déterminatifs » (possessifs, démonstratifs, indéfinis...). Une telle distinction masque l’homogénéité syntaxique et sémantique de cette classe de mots appelés déterminants. La nomenclature officielle de 1975, tout en admettant le terme générique de déterminant pour désigner l’ensemble de la catégorie, continue d’appeler les espèces « adjectif démonstratif », « adjectif possessif »... en les rapprochant de l’adjectif qualificatif avec lequel ils n’ont pourtant aucune propriété commune (aucun adjectif épithète ne peut précéder l’article ; le déterminant n’est pas supprimable ; tout déterminant peut commuter avec un article). Cette incohérence sera corrigée par la nomenclature de 1997 qui parle de « déterminant démonstratif », de « déterminant possessif » et de « déterminant indéfini ».
Définition de la classe grammaticale
Au plan syntaxique, le déterminant se définit comme un constituant obligatoire du groupe nominal, toujours placé à gauche du nom, avec lequel il s’accorde en genre et en nombre. Il joue donc un rôle morphologique essentiel en indiquant le genre et le nombre des noms (qui ne sont pas nécessairement perceptibles à l’oral).
Au plan sémantico-logique, le déterminant opère le passage de la langue, où le nom existe à l’état virtuel, au discours où le nom est actualisé. Il permet de fixer les limites de l’extension du nom, c’est-à-dire de circonscrire les référents du monde extérieur que le nom désigne. En effet, au sein du système linguistique, le nom est chargé de nommer les objets du monde réel qui constituent ses référents (à la différence de l’adjectif, partie de langue non référentielle). Tel qu’il figure dans le dictionnaire, où il n’est pas mis en relation avec un objet précis, mais peut au contraire s’appliquer à tous ceux qui sont susceptibles de correspondre à sa définition, le nom existe à l’état virtuel. Il ne s’actualise que par l’intermédiaire d’un déterminant. Ainsi, si j’ajoute « bleu » à papier, je caractérise ce papier, je lui donne un sens plus particulier, mais je ne l’actualise pas, « papier bleu » ne vise aucun référent. La détermination – « un/le papier bleu » – implique en revanche la référenciation : on dit que le déterminant spécifie l’extensité du nom.
Rappel : l’extensité désigne le champ d’application momentanément recouvert par le mot en discours, c’est-à-dire l’ensemble des objets auxquels momentanément le discours réfère : c’est l’ensemble des êtres ou des choses auxquels le nom renvoie en discours, dans un contexte précis.
L’extension est l’ensemble des êtres ou des choses auxquels le nom est applicable en langue.
On dira donc que pomme est plus riche en compréhension (ou intension) que fruit, lequel est plus riche en extension.
Le fonctionnement référentiel a deux visages, selon qu’une simple actualisation ou une détermination complète est fournie. L’actualisation désigne le passage du virtuel au réel, du notionnel au référentiel. Les noms actualisés sont donnés expressément comme désignant un objet ou un ensemble, mais ne sont pas forcément déterminés. La détermination, en revanche, implique la saisie d’une identité : « déterminer, c’est indiquer lequel » (Henri Bonnard).
Tous les déterminants ont donc pour fonction d’actualiser le nom, mais tous ne le déterminent pas. Ils se répartissent par conséquent en deux grandes classes : les déterminants définis qui déterminent (article défini, déterminants démonstratif et possessif), et les déterminants indéfinis qui actualisent (article indéfini, partitif, déterminants indéfinis, interrogatifs, exclamatifs).
Le marqueur spécifique de l’actualisation est l’article indéfini : il indique que le nom possède un référent réel, mais présuppose que ce référent n’est pas identifiable par le destinataire. Un énoncé comme sur ce plateau un verre est empoisonné implique l’existence d’un verre vérifiant l’assertion, mais le locuteur n’indique pas lequel ; je peux poser la question : « quel verre ? ».
La détermination, quant à elle, présuppose que le référent visé est identifiable par le destinataire : le verre du milieu contient du poison, ce verre contient du poison, mon verre contient du poison (vs *un verre du milieu contient du poison) ; je ne peux poser la question : « quel verre ? ».
C’est dire que tous les traits définitionnels des déterminants ne s’appliquent pas aux indéfinis :
— le déterminant porte la marque du genre et du nombre, ce qui n’est pas le cas d’un indéfini comme plusieurs ;
— le déterminant ne peut pas être modifié par un adverbe, ce que contredit une séquence comme presque tous, où l’adverbe intervient dans la formation d’un groupe déterminant complexe ;
— le déterminant ne peut être attribut, à la différence de certains indéfinis : les enfants étaient plusieurs, tels sont les faits ;
— contrairement aux autres déterminants, toujours placés à la gauche du nom, les indéfinis peuvent le suivre, prenant alors une valeur qualificative : un arbre quelconque, nous tous, elle était la douceur même ;
— le nom est généralement accompagné d’un seul déterminant. Or, les indéfinis sont diversement combinables avec les déterminants : l’indéfini peut fonctionner seul (plusieurs mots), précéder le déterminant (toutes les autres), ou le suivre (la même manière).
On oppose par conséquent les déterminants spécifiques, qui s’excluent mutuellement, aux déterminants secondaires, qui peuvent se combiner avec les premiers (il s’agit exclusivement d’indéfinis et de numéraux).
Certains déterminants indéfinis sont tantôt spécifiques, tantôt secondaires :
– il existe des indéfinis incompatibles avec l’article : plusieurs personnes, certains mots,chaque mot, telle sorte. Ils ne peuvent s’employer que seuls devant un nom, et se construisent comme l’article : ils sont alors le seul outil de l’actualisation nominale, et actualisent sans déterminer.
Rq. : Plusieurs combiné avec un article est archaïque (les plusieurs maîtres [Jarry]).
Différents ne fait partie des mots indéfinis que s’il est au pluriel et employé sans article : différents dialectes sont parlés dans cette région (différents signifie alors « plusieurs »). Il constitue par ailleurs un adjectif qualificatif, antéposé – les différents dialectes – ou postposé : les dialectes différents (différents est alors l’antonyme d’identique, semblable).
– tout précède le déterminant : « toute leur chance » (p. 20). Au sein des déterminants secondaires, tout se singularise par cette place obligatoire devant le déterminant spécifique. Le déterminant indéfini s’ajoutant à une détermination complète effectuée par l’article défini, certains l’appellent alors prédéterminant ou préarticle. Cependant, tout employé seul au singulier peut fonctionner sans déterminant spécifique : « toute vie féminine » (p. 20). Au pluriel, on ne le rencontre sans article que dans des expressions figées : de tous côtés, à tous égards, en toutes lettres, toutes taxes comprises...
– d’autres indéfinis s’emploient précédés d’un déterminant : ces mêmes termes, un certain nombre, plusieurs autres phénomènes.
Rq. 1 : Certain a un statut différent au singulier, où il tend à se combiner avec l’article indéfini (« un certain embarras » [p. 106]) – jamais avec l’article défini (*le certain embarras) – et au pluriel, où il actualise le nom à lui seul : « […] le futur curé de Lumbres s’étonne de certains regards, de certaines paroles » (p. 129). Son emploi seul au singulier est rare : certain apparaît dans un processus d’actualisation, il ne permet pas d’aboutir à une détermination complète.
Même n’est employé seul que dans des expressions archaïsantes : avoir même logis, mêmes causes, mêmes effets.
Autre ne s’emploie qu’en combinaison avec un autre déterminant, sauf dans certaines expressions figées comme autre chose, autres temps, autres mœurs, sans autre forme de procès.
C’est pourquoi, selon certains grammairiens (et notamment selon les auteurs de la Grammaire d’aujourd’hui), même et autre, qui ne peuvent apparaître dans des syntagmes tels que *même livre, *autre livre, doivent être exclus de la classe des déterminants, et désignés comme des « adjectifs indéfinis ». On notera cependant qu’autre, lorsqu’il est postposé au nom, prend une valeur proprement qualificative – une manière autre – ce qui différencie nettement, au plan sémantique, son emploi qualificatif (comme adjectif) de son emploi indéfini (comme déterminant).
Rq. 2 : Tel, qui marque la détermination fictive, est de ce fait dénommé « pro-adjectif » lorsqu’il est épithète ou attribut (il tient alors lieu d’adjectif, fonctionnant à l’égard de la classe de l’adjectif comme le pronom par rapport à celle du nom) : « La plus bornée manifeste en de telles crises un sang-froid lucide […] » (p. 13).
La question peut donc être reformulée en ces termes : le déterminant « secondaire » – par opposition au déterminant « spécifique » – est-il un véritable déterminant ?
On reprendra ici la position de Henri Bonnard et de Jacques Popin, pour qui les déterminants secondaires, bien qu’ils soient supprimables – à la différence des déterminants spécifiques – et ne déterminent donc pas à proprement parler, participent cependant au processus de détermination du nom (on parlera donc de déterminants indéfinis, et non d’ « adjectifs indéfinis »). On observera d’ailleurs que l’article défini lui-même peut signaler la détermination sans la réaliser de manière complète : dans une séquence comme le château de ma mère, la détermination est opérée par le complément déterminatif et simplement annoncée par l’article défini. (On parle alors de détermination cataphorique.) Jacques Popin propose donc de nommer actualisateurs complémentaires les indéfinis employés en combinaison avec un autre déterminant.
1.2. Les pronoms
Les pronoms sont des « convalents » du nom, qui exercent donc toutes les fonctions nominales. Du point de vue référentiel, les pronoms sont nominaux – ils réfèrent de manière directe, indépendamment du contexte (rien, personne, tout) – ou représentants : ils réfèrent alors de manière anaphorique, par renvoi à un élément du contexte antérieur, appelé antécédent. On précisera toujours dans l’analyse, outre la fonction, l’antécédent d’un pronom représentant.
Certains pronoms indéfinis sont toujours nominaux – autrui, personne, quiconque, quelqu’un... – d’autres, nombreux, peuvent être employés comme nominaux ou comme représentants.
Rq. : La structure chacun/aucun de GN.
On peut se demander si chacun (ou aucun) est véritablement un pronom dans cette construction où le nom représenté est complément du pronom qui le représente : « Chacun de ses mouvements trahissait une hâte un peu fébrile » (p. 149). On a là l’équivalent de *chaque ses mouvements, ses chaque mouvements : c’est autrement dit le seul moyen que trouve la langue pour combiner l’indéfini et l’anaphore par un démonstratif. Chacun de ses mouvements fonctionne donc plutôt comme une sorte de déterminant complexe que comme un authentique pronom.
2. Approche sémantique
2.1. Les quantificateurs
Quantificateurs de l’ensemble vide
Exemples : nul, aucun (déterminants) : « nul piège » (p. 29)/rien, personne (pronoms) : « rien n’est changé » (p. 40).
Quantificateurs de la singularité
Exemples : quelque (« quelque angoisse » [p. 28]), certain (au singulier), n’importe quel (« n’importe quel autre regard » [p. 152])/quelque chose, quelqu’un, quiconque, un (pronom) : « un de ces Malorthy du Boulonnais » (p. 9).
Le groupe déterminant un certain atténue ou renforce l’indétermination, en laissant entendre que le locuteur pourrait préciser mais qu’il ne le fait pas (« un certain embarras » [p. 106]) (il ne recourt pas à un élément externe pour passer de l’actualisation à la détermination complète). Certain précédé d’un article indéfini singulier se distingue ainsi nettement de la valeur qualificative de l’adjectif (« sûr, tenu pour vrai »), qui exige la postposition : un nombre certain (assuré), une nouvelle certaine. Le critère de la place est alors discriminant.
On considérera la séquence un certain nombre de comme un déterminant indéfini complexe indiquant la pluralité (une quantité indéterminée d’êtres comptables), mais on précisera qu’au sein de ce groupe complexe certain fonctionne comme un indéfini quantificateur de la singularité.
Rq. : La langue de Bernanos est parfois proche de la langue classique, par exemple lorsqu’elle use du pronom quelqu’un pour désigner un référent inanimé : « Mais c’est là le tueur d’âmes, auquel il faut arracher quelqu’un de ses secrets » (p. 150).
Quantificateurs de la pluralité
Exemples : quelques, beaucoup de, certains, plusieurs (déterminants ou pronoms)/quelques-uns. Ce type de déterminants opère un « prélèvement partitif » (Henri Bonnard) : « quelques heures plus tôt » (p. 41).
Certains exprime une quantité comptable imprécise, mais qui forme un sous-ensemble : « […] le souvenir de ses extraordinaires confidences est encore trop vivant au cœur de certains » (p. 133-134). Le pronom indéfini inclut ici – sans la désigner explicitement – la figure du narrateur.
Plusieurs exprime une quantité comptable orientée vers le grand nombre, à la différence de certains et de quelques.
Quantificateurs de la totalité
Exemples : tout, tous, toutes (déterminants et pronoms).
Devant un nom pluriel précédé d’un déterminant défini, tout exprime une totalité dénombrée, désignant tous les éléments d’un ensemble : tous les mots. Devant un nom singulier déterminé, il exprime une totalité globale dans l’unité (« tout son courage [p. 62]). Au singulier, sans déterminant spécifique, il exprime une totalité générique et vise la totalité des éléments d’un ensemble (tout pays a un gouvernement).
Au sein de la quantification de la totalité, on distingue les distributifs (le tout est alors vu de manière décomposée, d’où cette notion de totalité distributive) : chaque, n’importe quel/chacun.
Chacun et chaque marquent que le fait énoncé concerne individuellement tout élément d’un ensemble défini par ailleurs : « Nous sommes à cette heure de la vie (elle sonne pour chacun) […] » (p. 101) ; « chaque minute » (p. 92). Ils sont appelés distributifs parce qu’ils expriment une totalité qui inclut la considération des éléments qui la constituent, un par un. Quoique le mot soit toujours au singulier, il désigne une réalité qui est, elle, toujours plurielle. Tout, en revanche, n’exige pas l’existence réelle des éléments visés : je peux dire tout accusé aura droit à un avocat même s’il n’y a pas actuellement un seul accusé. Mais si je dis chaque accusé, je laisse entendre qu’il existe effectivement au moins un accusé. On dit que chaque, à la différence de tout, comporte une présupposition d’existence.
2.2. Les non-quantificateurs
Même
La notion signifiée par même est l’identité à l’intérieur d’un ensemble (c’est le contraire de autre, le même est ce qui n’est pas autre) : ce terme comporte donc une valeur anaphorique, puisqu’il indique un retour sur du déjà identifié : « la même question » (p. 41).
Cette notion d’identité affecte différemment le nom selon la place de même : placé avant le nom, même indique l’identité de plusieurs objets a priori susceptibles d’être considérés comme distincts (j’ai le même livre que toi) ; placé après le nom, même souligne l’identité de l’objet désigné par rapport à la représentation stéréotypique qui lui est attachée (on parle d’ipséité) : il était le courage même. Les grammaires tendent alors à le considérer comme un adjectif qualificatif : le courage même désigne un courage achevé, parfait.
Même peut être nominalisé par l’article défini (le même) : il fonctionne alors comme un pronom, le plus souvent représentant. Comme nominal non-animé, on utilise le composé la même chose ou, dans certaines expressions figées, le même : c’est du pareil au même, cela revient au même.
Rq. : on note sous la plume de Bernanos la forme adverbiale construite mêmement (qui a le sens de de même), notamment p. 128 : « Mêmement, chaque jeudi, il écoute le petit discours de M. Chapdelaine ».
Autre
Autre permet d’exprimer la différence d’identité de son référent immédiat par rapport à un autre référent évoqué dans le contexte. Il contribue à déterminer le nom en marquant que son identité est disjointe de celle des éléments du même ensemble. Le groupe nominal auquel il appartient ne trouve son sens que par rapport à un autre élément de l’ensemble : « […] autre chose que des larmes d’enfant » (p. 13).
Autre, contradictoire de même, n’a pas un comportement syntaxique exactement identique. Il peut ainsi être nominalisé non seulement par l’article (défini ou indéfini) – « D’un autre que vous, cette illusion serait sans danger […] » (p. 87) – mais aussi par les déterminants possessif, démonstratif et indéfini (quelques autres). Ces syntagmes fonctionnent comme des pronoms représentants.
Pour l’emploi nominal, la langue dispose de deux formes spécifiques : pour les animés, le mot autrui, qui conserve de son étymologie (c’est un ancien cas régime) l’impossibilité de fonctionner comme sujet ; pour les non-animés, l’expression autre chose.
Quant au pronom corrélatif les uns les autres, il permet de désigner deux parties d’un même ensemble.
Tel
Tel indique la détermination fictive, marquant un prélèvement indifférent à l’identité spécifique de l’objet désigné : « Tel livre, telle mauvaise pensée, telle image entrevue les yeux clos […] se représentaient tout à coup à son souvenir […] » (p. 40, déterminant) ; « Tel semblait né pour une vie paisible, qu’un destin tragique attend » (p. 22, pronom).
Ceci explique une particularité remarquable de son fonctionnement syntaxique : le déterminant tel peut être coordonné à lui-même par la conjonction ou, sans différence de sens avec son emploi simple (tel ou tel livre).
Dans ses emplois adjectivaux, tel paraît avoir un sens fondamentalement corrélatif – « un homme tel que vous » (p. 16 ; adjectif épithète, antécédent d’une relative ellipsée [un homme tel que vous êtes]) – l’absence du corrélateur que induisant ses emplois intensifs (« un tel accent » [p. 105]) et anaphoriques : « La plus bornée manifeste en de telles crises un sang-froid lucide […] » (p. 13).
2.3. Le cas de on
Généralement classé parmi les pronoms personnels, parfois parmi les indéfinis, le pronom on est une singularité de la langue française.
On réfère à des animés humains plus ou moins identifiables dans le contexte ; c’est a priori un pronom nominal, comme je et tu. Sa valeur est d’exprimer la personne humaine, considérée de la manière la plus générale.
On peut soutenir que on n’est pas un pronom personnel, mais un pronom indéfini pour des raisons
– étymologiques et morphologiques : il n’a, en effet, rien à voir avec la série des pronoms personnels, puisqu’il provient du cas sujet de homme (nominatif latin homo développé en position atone). On, par ses propriétés, sélectionne une classe de référents en se fondant sur l’opposition humain/non-humain, sélection que n’opère aucun autre pronom personnel ;
– sémantiques : il s’apparente de ce point de vue aux indéfinis. On constitue en effet un opérateur de parcours de la classe « être humain », allant du pluriel au singulier (de « tous les humains » à « n’importe lequel » de la classe des humains) et du complètement indéfini au presque défini (de « les gens » à « un élément de la classe »), sans aboutir cependant au complètement déterminé. Or, les pronoms personnels sont caractérisés par leur ténuité référentielle : ils se contentent de désigner des êtres dans une situation d’interlocution, sans rien en dire de plus. On, en revanche, n’est pas vide de sens, puisqu’il désigne toujours un être humain, présent ou non dans la situation de communication ;
– syntaxiques : on connaît certaines restrictions syntaxiques, qui distinguent son fonctionnement de celui des autres pronoms personnels. Il ne peut en effet occuper que la fonction sujet, et n’a pas de variantes formelles (variations casuelles) comme les autres pronoms : la reprise de on, en position complément, se fait donc par des emprunts à d’autres paradigmes (se ou soi [personne 3], ou vous [personne 5]).
Pour d’autres grammairiens, en revanche, on se rattache au système des pronoms personnels, pour des raisons essentiellement distributionnelles :
– comme les pronoms personnels conjoints, on ne peut être séparé du verbe, sauf par d’autres formes clitiques atones, ou par ne, discordantiel de la négation. Le pronom on a autrement dit le statut distributionnel des pronoms personnels sujets ;
– généralement antéposé, il subit l’inversion dans les mêmes conditions que il (dit-il, dit-on) ; l’intervention d’une consonne de liaison (épenthétique) est, de même, obligatoire après une désinence vocalique : pense-t-il, pense-t-on ;
– comme je et tu, on désigne toujours des personnes (qui ne sont pas, alors, forcément impliquées dans l’interlocution).
Si on ne saurait être assimilé purement et simplement à un pronom personnel, il paraît encore plus difficile de le classer parmi les indéfinis : on le considérera donc comme un pronom personnel de sens indéfini.
Références bibliographiques
Michel Arrivé, Françoise Gadet et Michel Galmiche, La grammaire d’aujourd’hui. Guide alphabétique de linguistique française, Flammarion, 1986.
Jacques Popin, Précis de grammaire fonctionnelle du français, Nathan, 1993.
Martin Riegel, Jean-Christophe Pellat et René Rioul, Grammaire méthodique du français, PUF, 1996.
Marleen Van Peteghem, « Sur les emplois anaphoriques de tel », Sémiotiques, n° 8, 1995.
Marc Wilmet, La détermination nominale, PUF, 1986.
[1] Henri Bonnard, article du Grand Larousse de la langue française. C’est également la position de La grammaire d’aujourd’hui.