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Les temps de l’indicatif

Édition de référence : Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan (1926), Le Livre de poche, 1974.

Rq. : Si l’intitulé du sujet ne précise pas « morpho-syntaxe », il s’agit d’une question qui vise surtout l’emploi des temps, et les remarques de morphologie seront ponctuelles (elles concerneront essentiellement les temps composés et les formes en –rait).

Les formes verbales sont communément appelées « temps », mais ce terme polysémique prête à confusion. Damourette et Pichon (Des mots à la pensée) parlent de tiroirs verbaux.

L’indicatif décrit des procès actualisés, on dit que c’est un mode thétique, il s’oppose au subjonctif par sa valeur modale. L’indicatif est le mode de l’actualisation maximale.

En termes guillaumiens, on appelle chronogénèse l’opération mentale de construction de l’image du temps que véhicule le verbe. Cette opération à laquelle se livre le sujet parlant en instance de discours peut être interceptée en trois points, qui définissent respectivement le temps in posse – les modes non personnels qui marquent seulement l’aspect – le temps in fieri – le subjonctif qui connaît personne et aspect mais ne situe pas le procès dans une époque – et le temps in esse : l’indicatif, qui est le domaine de l’actuel, où l’événement perçu par une personne est inscrit dans le temps.

Le mode indicatif est celui qui possède le plus de tiroirs verbaux (dix), de sorte qu’il permet une inscription dans les trois époques de la chronologie : passé, présent et futur. Cette répartition des époques autour de la coupure du présent n’est organisée qu’au mode indicatif, le seul à proposer une représentation complète et élaborée du temps absolu. 

Les tiroirs combinent deux types d’informations, sur la manière dont le déroulement du procès est envisagé, c’est-à-dire sur l’aspect, et sur la localisation du procès par rapport à un repère, c’est-à-dire sur le temps (inscription dans une chronologique, ou temps relatif).

Les tiroirs de l’indicatif formant un système, il vaut mieux éviter d’en avoir une vision atomiste : il est préférable de ne pas considérer chaque temps isolément, et de ne pas donner un simple catalogue de formes, en passant en revue les tiroirs les uns après les autres. Il faut essayer de construire une problématique en rapport avec le texte – ce qui est facile pour un passage de roman où les choix narratifs ont des répercussions sur l’emploi des temps. Le plan est donc fonction du texte et doit apparaître comme tel.

1.      Les temps du discours

L’ensemble des tiroirs de l’indicatif ne constitue pas un unique système homogène. Les travaux d’Émile Benveniste ont montré que les temps de l’indicatif s’analysent en réalité en deux systèmes distincts de tiroirs, correspondant à deux types d’énonciation complémentaires. Avant de s’interroger sur leurs valeurs aspectuelles et temporelles, il est donc indispensable, pour décrire les relations qui opèrent la répartition des temps, de revenir à la distinction entre histoire (c’est le terme qu’emploie Benveniste, mais on le trouve le plus souvent repris par récit) et discours, qui organise deux sous-ensembles de tiroirs différents.

On distingue en effet deux plans de l’énonciation : le discours suppose une mise en relation avec l’instance d’énonciation, une référence au locuteur, tandis que le récit en est totalement coupé, c’est un texte sans shifters (Jakobson), non embrayé.

Le plan embrayé, celui du discours, exclut le passé simple (au profit du passé composé) et s’organise autour du moi-ici-maintenant de l’énonciateur. Le présent est le tiroir de base du discours, qui règle tous les autres (passé composé, imparfait et plus-que-parfait, futur et futur antérieur : le système du discours accepte toutes les formes temporelles, sauf le passé simple et le passé antérieur, il accepte les adverbes déictiques qui font référence au moment de l’énonciation : hier, aujourd’hui... ).

Le plan non embrayé, celui du récit, est histoire des événements passés et se caractérise par le fait que le procès d’énonciation qui l’a produit n’y laisse aucune trace : « Les événements semblent se raconter d’eux-mêmes » (Benveniste). Le système du récit utilise comme temps de base le passé simple alternant avec l’imparfait.

Il n’est pas possible de séparer radicalement l’étude des temps de considérations plus générales sur l’énonciation : l’analyse aura donc à se préoccuper de l’emploi des pronoms et de la présence d’éléments déictiques, la distinction entre le discours et le récit ne saurait laisser de côté les marques de l’énonciation.

On se rend compte immédiatement qu’il faudra considérer le récit, cette énonciation sans origine, comme une limite : il serait maladroit de s’enfermer dans deux systèmes exclusifs, discours et récit, avec des tiroirs verbaux définitivement répartis ; il paraît plus efficace, pour rendre compte de l’emploi des temps dans un texte de roman, de postuler un continuum allant de l’un à l’autre. Même si l’opposition narrative semble tranchée entre le roman à la première personne et le roman à la troisième personne qui correspondent à des intentions stylistiques profondément séparées, il ne faudrait pas croire que le choix de la troisième personne élimine si facilement la présence et la voix du narrateur, et Sous le soleil de Satan constitue justement de ce point de vue un exemple significatif. Certes, la première personne y est, en tant que telle, exceptionnelle – une occurrence dans « La Tentation du désespoir » : « […] c’est alors, dis-je, que le vicaire de Campagne connut que, ce qu’il avait fui tout au long de cette exécrable nuit, il l’avait enfin rencontré » (p. 146), le témoin assumant ainsi explicitement le récit de la rencontre diabolique dont le saint fait l’épreuve – mais le texte offre cependant à de nombreuses reprises des occurrences de termes qui supposent une situation d’interlocution.

On citera notamment l’usage du présent de l’énonciation – accompagné du présentatif déictique voici au début de l’ « Histoire de Mouchette » : « Voici l’heure où commence l’histoire de Germaine Malorthy, du bourg de Terninques, en Artois » (p. 9) – et du pronom nous, qu’il s’agisse d’un nous d’auteur, référant alors, par un pluriel « de modestie », au sujet de l’énonciation – « Nous avons pu lire, écrit de sa main, en marge d’un chapitre des Exercices de saint Ignace, cet ordre étrange […] » (p. 130) – ou d’une quatrième personne impliquant narrateur et narrataire dans la désignation de la communauté chrétienne : « Cette simple pensée, la première dans une âme chrétienne, et qui paraît inséparable du sentiment de notre impuissance et de toute véritable humilité [« lever les yeux vers la Croix »], ne lui vint pas » (p. 112).

On mentionnera également l’emploi du pronom on. Désignant en principe tout homme, ce pronom de sens indéfini inclut narrateur et narrataire, orientant vers un je et un tu qui ne s’actualisent pas : c’est un faux indéfini et un véritable embrayeur. On ne désigne aucun locuteur déterminé mais suppose un sujet humain (tel est le seul élément définitoire de ce mot). Si ténu soit ce trait sémantique, il suffit à inscrire le procès dans les limites temporelles et spatiales de l’énonciateur (alors qu’un « tout le monde » poserait l’existence sans manifester aucune subjectivité) : « Hasard, dit-on. Mais le hasard nous ressemble » (p. 38 ; le passage de on à nous manifeste ici explicitement l’orientation subjective de on) ; « On a honte de rapporter des faits si nus, si dépourvus d’intérêt, enfin d’une vérité commune » (p. 132) ; « On peut tenir, presser entre ses doigts l’affreux petit livre » (p. 133).

Dans un roman à la troisième personne, l’absence déclarée d’un narrateur-personnage paraît d’abord corroborer la formule de Benveniste : « Personne ne parle ici ; les événements semblent se raconter d’eux-mêmes ». Cependant, l’énoncé romanesque à la troisième personne ne semble pas pouvoir – ou vouloir ? – gommer entièrement les traces d’un acte de perception et d’une énonciation, qui font affleurer – ici, en maints lieux du récit – le sujet observateur-locuteur, sans pour autant lui donner un statut narratif, puisque la fiction ne construit alors aucune figure de narrateur, contrairement au roman à la première personne. La source narrative n’est donc pas absente du récit, mais elle ne se nomme pas, et ne joue aucun rôle dans l’histoire, tout en appartenant au monde de la fiction : ce narrateur « en surimpression » se trouve ainsi réduit à un regard et à un savoir. On peut dire, en reprenant la terminologie de Gérard Genette, que Sous le soleil de Satan constitue de ce fait une narration hétérodiégétique à la première personne où les marques de la première personne se trouvent presque constamment effacées.

C’est ce narrateur au statut incertain qui est à l’origine de la vision réaliste et c’est sur ses épaules et sur son dos que se construit la supercherie romanesque. Ce n’est pas l’auteur qui raconte l’histoire comme si elle était vraie, mais le narrateur qui dit vrai. Le narrateur se présente comme un témoin informé de toute chose, qui n’est pas romancier mais chroniqueur de l’authentique, se conformant en l’occurrence au modèle sacré de l’écriture hagiographique (qui fait le récit de la vie d’un saint). On ne peut confondre l’auteur, inventeur de la fiction et d’une autre chair que les êtres sortis de son imagination, avec le narrateur, créature d’encre et de papier comme les personnages qu’il observe. Le mot de roman lui est évidemment à jamais interdit puisqu’il prétend nous donner un témoignage sincère. Ce narrateur est, au bout du compte, un leurre qui doit nous faire oublier que l’auteur a tout manigancé. Il est la clé de voûte et la marque de fabrique du roman réaliste. Il représente notre seul mode d’accès à ce monde fictif que nous ne pouvons voir que par ses yeux.

Ainsi, dans notre texte, rencontre-t-on le système de discours dans deux cas :

— avec changement de niveau énonciatif (marqué par l’alinéa et les guillemets), chaque fois que la parole d’un personnage est citée au discours direct ;

— sans changement énonciatif lorsque le texte réfère au présent de l’écriture, mais avec un décrochage narratif qui fait passer de la fiction primaire à la fiction seconde (narrateur/narrataire), et renvoie à une autre actualité.

Il s’agit d’une narration rétrospective, qui se situe explicitement après les événements. Le texte pose des bornes temporelles précises qui sont le point de référence des tiroirs verbaux. On rencontre alors un présent qui ne concerne pas les personnages du récit, mais se rapporte à un aujourd’hui embrayant sur le moment de l’énonciation, un aujourd’hui qui sort de l’histoire sans pour autant sortir de la fiction. Ce présent doit être décrit comme une trace visible du procès d’énonciation : « Voici l’heure où commence l’histoire de Germaine Malorthy, du bourg de Terninques, en Artois » (p. 9).

Le présent de l’énonciation est considéré comme un tiroir déictique (dans les travaux récents, la terminologie déictique/anaphorique, empruntée à l’analyse des pronoms personnels, tend à remplacer les termes absolu/relatif), il implique une référence à l’acte d’énonciation et situe le procès dans un moment qui lui est contemporain (au discours direct cité, il s’agit évidemment de l’énonciation du personnage ; dans la narration, le tiroir déictique inscrit le narrateur dans son texte).

Le présent implique la coïncidence du procès avec le moment de son énonciation tout comme le fait le pronom je (marque de l’énonciateur qui prend en charge l’énoncé) ; à ce titre, c’est un embrayeur : on parle de plan embrayé. Le discours suppose une combinatoire pronoms personnels/tiroirs : dans le système du discours, à côté de la troisième personne, on rencontre habituellement aussi les première et deuxième personnes.

Les temps du discours s’organisent autour de la coupure du présent, selon que le texte s’oriente 

    vers le passé :

au discours direct, l’orientation rétrospective est donnée par le passé composé, que l’on considère comme l’accompli du présent : « il y a un mois encore, passant le chemin de Wail, je vous ai vus tous les deux au coin de la pâture Leclercq […] » (p. 15) ;

dans la narration, le passé composé est la marque d’une description conduite à partir d’un repère présent : « Nous avons pu lire, écrit de sa main […] » (p. 130) ;

    vers l’avenir :

au discours direct, le futur vise l’avenir des personnages : « J’irai demain chez le marquis. J’ai mon idée » (p. 13) ;

dans la narration, le futur se trouve sous le contrôle du narrateur, ici dans un énoncé généralisant : « Chacun verra-t-il toujours, s’il détourne la tête, derrière lui son ombre, son double, la bête qui lui ressemble et l’observant en silence ? » (p. 134) ;

    vers le présent :

au discours direct : « Si tu es si pressée de partir, ma fille, je ne te retiens pas » (p. 62) ;

dans la narration : « Encore savons-nous que ces remarques ne font que résumer un travail beaucoup plus important – assurément aussi vain – aujourd’hui perdu […] » (p. 132).

2.      Les temps du récit

Le système du récit exclut (dit Benveniste) l’emploi des adverbes déictiques (aujourd’hui, hier, demain...), parce qu’il est coupé de la situation d’énonciation, du présent de l’écriture. L’énonciateur n’intervient pas dans le texte qu’il produit (la première personne n’apparaît pas). Le roman n’est pas un récit pur, cependant le système temporel qu’on rencontre dans la narration est, globalement, celui du récit : il exclut le passé composé et, généralement, privilégie le passé simple (dans son alternance avec l’imparfait).

 Le présent étroit coïncidant avec le moment de l’énonciation est en principe exclu du système du récit, mais on y rencontre des présents à valeur de vérité générale, ou employés comme présents historiques, et des présents de narration (toujours commutables avec des passés simples).

2.1. Inscription des procès dans une chronologie

2.1.1.      Antériorité dans le récit

Du point de vue morphologique, les formes simples du verbe sont constituées d’un radical et d’une désinence soudée ; les formes composées sont constituées d’un auxiliaire (être ou avoir) associé à un participe passé. Les formes composées expriment l’aspect accompli, qui considère le procès au-delà de son terme, comme étant réalisé, achevé.

En effet, les tiroirs verbaux ne véhiculent pas seulement des informations d’ordre temporel. Ils expriment aussi de quelle manière est envisagé le déroulement du procès : une telle information est de l’ordre de l’aspect. L’inaccompli (formes simples) s’oppose à l’accompli (formes composées) ; ou, en termes guillaumiens : l’aspect tensif (en train de s’accomplir) s’oppose à l’aspect extensif (état succédant à la tension qui a atteint son terme). Ainsi, le passé composé est l’accompli du présent.

Les temps composés ont un fonctionnement relatif, puisqu’ils expriment une relation, repérée, non par rapport au moment de l’énonciation, mais par rapport à un autre moment de l’histoire : les plus-que-parfaits entretiennent un rapport temporel, non directement avec le présent de l’énonciation (par rapport auquel ils sont passés), mais avec d’autres procès exprimés à l’imparfait ou au passé simple ; le plus-que-parfait accompagne le retour en arrière explicatif de la narration : « [Malorthy] avait préparé son petit discours et s’étonnait de n’en plus retrouver un mot » (p. 14).

2.1.2.      Succession

Le passé simple saisit les événements dans leur globalité. Du point de vue de l’aspect, on oppose l’aspect sécant de l’imparfait (saisissant le procès en cours, n’intégrant ni le terme initial, ni le terme final) et l’aspect non-sécant du passé simple (qui présente le procès comme un tout indivisible, saisi du dehors dans toutes les phases de son déroulement, enfermé dans des limites ; on dit encore borné, le procès étant perçu dans sa globalité comme une totalité finie et menée jusqu’à son terme).

L’explication aspectuelle, même quand elle se construit à partir des tiroirs, s’appuie sur le contexte et sur la sémantique. L’opposition sécant/non sécant, exprimée par les temps du verbe, s’articule avec l’opposition imperfectif/perfectif, véhiculée par le sens des verbes.

C’est ce deuxième paramètre qu’on appelle l’aspect lexical. On nomme verbes imperfectifs ou non conclusifs les verbes dont le procès ne suppose aucune limite : une fois commencé, il peut se prolonger aussi longtemps que la phrase l’autorise (vouloir, aimer, voir). Le procès ne comporte pas, alors, de limitation intrinsèque. À l’opposé, on appelle verbes perfectifs ou conclusifs ou bornés, les verbes qui comportent dans leur sens même une limitation de durée : les procès perfectifs, pour être effectivement réalisés, doivent nécessairement se prolonger jusqu’à leur terme (mourir, naître, comprendre, accourir, descendre, remonter). Les mêmes mots, perfectif et imperfectif, désignent l’aspect lexical et l’aspect grammatical.

Le passé simple s’accorde parfaitement avec les verbes perfectifs qui comportent en eux-mêmes une limitation du procès. Il est apte à introduire un repère temporel nouveau. Dans un récit, l’ordre linéaire des passés simples sert à marquer la succession chronologique des faits relatés, avec ou sans l’aide d’indications temporelles : « À deux pas du seuil, elle s’arrêta net, fléchit sur ses jambes et pâlit » (p. 12). Toute succession de passés simples est normalement comprise comme une série d’événements qui sont racontés dans l’ordre dans lequel ils se sont produits (comparer : « Quand Pierre entra, Marie téléphona » et « Quand Pierre entra, Marie téléphonait »).

Au contraire, l’imparfait permet de ne pas marquer la succession chronologique, il est apte à présenter les faits comme simultanés : « Il s’approchait d’elle sans hâte et du pas d’un homme qu’on n’arrêtera pas aisément. Car il voyait son propre hammerless – un magnifique Anson – entre les mains de sa maîtresse » (p. 48).

2.2.        Phénomènes de concordance : les complétives et la temporalité relative

Le temps grammatical des subordonnées complétives exprime toujours une relation temporelle par rapport au temps grammatical de la principale. La référence temporelle dans la complétive se construit indirectement. On dira donc que les complétives sont régies par une temporalité relative (ou relationnelle, ou anaphorique), qu’on appelle concordance des temps. Dans le système du récit, l’imparfait exprime la simultanéité avec le verbe recteur à un temps du passé, le plus-que-parfait l’antériorité. Si je dis avec un imparfait : « On a toujours enseigné que deux et deux faisaient quatre », ce n’est pas que deux et deux ne font plus quatre, mais à cause d’une relation de concordance. L’imparfait ne localise pas le procès dans le passé, il est simplement ici le temps en perspective appelé par le passé composé.

Dans le discours indirect, les paroles prononcées passent par la médiation du narrateur qui leur impose des marques d’homogénéité énonciative : la troisième personne et des temps relationnels (imparfait et plus-que-parfait). L’imparfait ou le plus-que-parfait marque un changement de point de vue, transposant le présent ou le passé composé qui serait employé dans le discours direct pour exprimer les paroles ou les pensées : « Vingt ans plus tard, au père Charras, futur abbé de la Trappe d’Aiguebelle, qui se plaignait amèrement à lui de la solitude intérieure où il était tombé, doutant même de son salut, le curé de Lumbres disait, les yeux pleins de larmes […] » (p. 112 ; le plus-que-parfait transpose un passé composé : « la solitude intérieure où je suis tombé »).

2.3. Le couple imparfait/passé simple

2.3.1. Oppositions aspectuelles

L’imparfait exprime l’aspect imperfectif ou sécant, il saisit le procès de l’intérieur dans son déroulement : on voit la tension perpétuellement mobile. (C’est l’aspect que donne aussi le tiroir présent.) L’action est montrée en partie accomplie et en partie inaccomplie. L’imparfait n’envisage pas les limites du procès, il s’accorde ainsi avec l’expression de la durée, selon le sens du verbe : l’aspect duratif n’est qu’une conséquence de cette valeur de l’imparfait, le procès n’est pas long, mais il est perçu de l’intérieur, dans la continuité de son déroulement, sans terme final marqué : « Il ne voyait d’elle que son front poli, obstinément baissé. Mais la petite voix aigre retentissait drôlement dans le silence » (p. 35).

Un tel aspect s’applique tout particulièrement aux verbes non-conclusifs qui s’accordent bien avec l’imparfait, comme eux dépourvu de limites nettement marquées (« Le vent fraîchissait encore » [p. 35]) ; mais il ne faut pas pour autant identifier non-conclusif et imparfait.

L’imparfait, associé à des verbes perfectifs, présente paradoxalement le procès de manière statique, l’action est montrée dans toute sa tension, le procès n’est pas présenté comme complètement abouti. Cet imparfait narratif (on l’appelle aussi imparfait de rupture) apparaît en français au XIXe siècle, il semble lié à l’écriture du roman réaliste, où l’on commence à employer l’imparfait dans des situations perfectives où le passé simple serait attendu : « Déjà elle échappait, sautait sur une chaise qui s’effondrait, puis de là sur la table mais ses hauts talons glissèrent sur le noyer » (p. 46) : deux imparfaits narratifs restituent de manière imperfective le mouvement de la fuite (suivis par un imparfait d’arrière-plan, s’effondrait), dont l’interruption est marquée, en revanche, au passé simple. Le narrateur emploie un temps non délimité pour l’appliquer à un procès limité. L’imparfait apparaît alors dans des phrases narratives, non descriptives, et exprime des procès bornés qui pourraient être énoncés au passé simple. Il a une grande valeur expressive car il produit une rupture de la représentation séquentielle des procès. L’action rapportée à l’imparfait est volontairement sortie de la trame événementielle et, perdant ainsi son caractère délimité d’événement factuel, elle est en quelque sorte figée en dehors du temps de l’histoire.

Gérard Genette, dans Figures III, distingue les scènes itératives des scènes singulatives.  L’aspect itératif (ce qui se répète) oppose l’imparfait au passé simple semelfactif (ce qui a lieu une seule fois). Encore faut-il nuancer cette interprétation aspectuelle : c’est le contexte qui confère à l’énoncé à l’imparfait une valeur itérative : « […] elle avait dû reprendre sa place dans la maison […] et […] tramer autour d’elle le mensonge fil à fil. “Demain, se disait-elle, le cœur dévoré, demain l’oubli sera fait, je serai libre.” Mais demain ne venait jamais » (p. 51). L’imparfait d’habitude (l’habitude est un sous-ensemble de l’itératif) est toujours associé à des indications contextuelles qui amènent une interprétation itérative du procès ; ce n’est pas l’imparfait qui a, en lui-même, une valeur itérative.

2.3.2. Opposition des plans et organisation discursive

Tous les linguistes n’admettent pas que le choix entre imparfait et passé simple soit entièrement réglé par l’aspect. De fait, si l’on ne se limite pas aux frontières de la phrase, on constate que les temps jouent un rôle dans l’organisation textuelle. Avec les oppositions aspectuelles, nous en restons au niveau de la micro-syntaxe et dans le cadre trop étroit de la phrase : il faut donc aller au-delà.

La notion de mise en relief rend compte des oppositions entre imparfait et passé simple : elle ne concerne donc que le discours narratif rétrospectif, où un supplément de moyens linguistiques vient compenser l’absence des déterminations pragmatiques apportées par la situation extralinguistique dans le cas du discours.

Selon Harald Weinrich (Le Temps), le choix des tiroirs est déterminé par la perspective narrative, et non par la perspective temporelle ou aspectuelle. Les temps ont pour fonction de donner du relief à un texte en projetant au premier plan (passé simple) certains contenus et en en repoussant d’autres dans l’ombre de l’arrière-plan (imparfait) – la notion de plan étant importée du cinéma.

Le passé simple amène les procès au premier plan (ce pour quoi l’histoire est racontée, comme l’écrit Roland Barthes dans Le Degré zéro de l’écriture : par le passé simple, le verbe fait implicitement partie d’une chaîne causale, il participe à un ensemble d’actions solidaires et dirigées, il s’inscrit dans la ligne des fonctions cardinales ou noyaux, véritables charnières du récit). L’imparfait, au contraire, produit un effet d’arrière-plan (fonctions secondaires qui ne font que remplir l’espace narratif entre les fonctions charnières : commentaire, explication, description...), ce qui ne correspond pas à une opposition simpliste entre description et narration.

Chaque passé simple introduit un nouveau repère temporel, il avance le point de référence en le déplaçant. L’imparfait ne peut guère introduire à lui seul un repère temporel, il s’appuie sur un repère installé par un verbe antérieur ou une indication temporelle : c’est pourquoi on le considère comme un temps anaphorique. L’imparfait a besoin de se rapporter à un point de référence que le contexte doit permettre d’établir. On trouve logiquement à l’imparfait toutes les formes qui ne font pas progresser le récit (circonstances préalables ou événements simultanés par rapport aux faits exprimés au passé simple, qui fournissent le point de référence temporelle) : c’est la raison pour laquelle on parle de toile de fond, d’arrière-plan (sauf pour l’imparfait narratif), et c’est pourquoi l’imparfait sert essentiellement à la description, alors que le passé simple assure la progression narrative : « Et il reconnut tout de suite le regard sérieux, imperturbable qu’il aimait tant, et cette autre petite lueur aussi, insaisissable, au fond des prunelles pailletées. Ils se reconnurent tous les deux » (p. 30).

Ce jeu des temps est compliqué dans notre texte par des apparitions de présent de narration : « Autrefois, prenant sa place au coin le plus noir et pétrissant son vieux chapeau dans ses doigts, le malheureux cherchait longtemps en vain une transition adroite, heureuse, inquiet de placer le mot, la phrase méditée à loisir, puis partait sans avoir rien dit. À présent, il a trop à faire de lutter contre soi-même, de se surmonter. […] Ainsi que jadis il traverse la cour du même pas rapide, parmi les flaques de purin et le vol effarouché des poules. […] Mais déjà, quand il paraît sur le seuil, chacun se lève en silence. […] Déjà il interroge, il appelle » (p. 105 ; récit itératif au présent). Le présent de narration produit un effet de contraste fort par rapport aux tiroirs passés, il est lié à une répartition irrégulière des temps verbaux. L’effet stylistique est davantage dû à la rupture dans la concordance des temps qu’à une valeur grammaticale propre au présent. C’est un temps narratif comme son nom l’indique, il affecte de préférence certains verbes (de sens perfectif), les verbes d’action et les verbes déclaratifs, qui seraient au passé simple dans le récit. Les grammairiens considèrent donc le présent de narration comme un temps du récit équivalent du passé simple. Le présent brusque devient alors porteur de tension dramatique et tire les procès qu’il actualise au premier plan (il se rencontre rarement en proposition subordonnée, mais apparaît de préférence en proposition principale, où sont relatés les faits essentiels, ceux qui méritent le relief qu’il tend à conférer). Les romanciers le réservent généralement aux événements essentiels, aux épisodes particulièrement dramatiques et aux passages où règne une tension vive, où sa valeur de rupture avec ce qui précède met au premier plan les actions qu’il exprime. Le présent de narration ne produit aucun effet d’hésitation dans le positionnement temporel : il ne coïncide pas avec le repère présent, c’est un temps du passé qui actualise un procès passé, il appartient au système du récit et non à celui du discours.

3.      Les valeurs du présent

Le présent (s’il y a assez d’occurrences dans le passage à étudier) mérite une synthèse spécifique, d’une part, parce qu’il participe aussi bien du récit que du discours, et d’autre part, parce qu’il est le tiroir aux valeurs les plus variées, donc un des temps les plus intéressants à étudier.

Le présent se caractérise en français par l’absence de désinences proprement temporelles. En revanche, le futur est marqué par un élément -R- (il mange, il mangeRa), et l’imparfait par un élément –AI- (il mange, il mangeAIt), marques temporelles spécifiques. Le présent s’oppose aux autres temps de l’indicatif par son absence de marques temporelles : morphologiquement, il se réduit au radical du verbe suivi des marques de la personne. On peut considérer que l’extrême variété de ses emplois est liée à cette absence de marques.

Le présent verbal n’est pas l’équivalent du présent effectif (actualité de l’énonciation, donnée du monde extralinguistique). Le moment vécu n’est jamais ni passé ni futur, alors que le tiroir présent peut embrasser sans restriction tout l’espace temporel (deux et deux font quatre), il peut désigner des procès à venir (je viens dans cinq minutes) ou des procès passés (je rentre d’Italie).

Le débat sur le signifié temporel du tiroir présent est loin d’être clos, nous n’entrerons pas ici dans cette controverse (que vous pouvez reconstruire à partir de la bibliographie). Nous choisissons de nous placer dans une perspective guillaumienne et de faire du présent une forme déictique temporelle (en sachant que notre point de départ est discuté par certains théoriciens, notamment Guy Serbat). Nous partirons du postulat que le présent a pour vocation première d’exprimer l’actuel : par la contemporanéité qu’il institue entre l’acte d’énonciation et le procès exprimé, le présent appartient, dans cette perspective, à la classe des embrayeurs.

Les emplois du présent sont tellement variés qu’on se demande s’il est possible d’en donner une liste exhaustive. Le présent est en effet susceptible de référer à toutes les époques. Face à la multiplication de ses valeurs, une question se pose : peut-on atteindre le mécanisme récurrent qui sous-tend toutes ces réalisations ? Peut-on ramener à une seule valeur fondamentale un ensemble de valeurs d’emploi aussi complexe ? Si l’on répond « non », comme le fait Guy Serbat (pour qui le présent reçoit son sens du contexte), on se condamne à faire du présent une forme neutre, ni passée, ni future, ni même actuelle, morphologiquement non marquée, temps « caméléon » qu’on utilise quand rien dans le sentiment linguistique ne pousse à utiliser un autre tiroir.

Gustave Guillaume, au contraire, prétend ramener à une seule valeur fondamentale l’ensemble de ses valeurs possibles, en faisant du présent un temps composite : le présent linguistique interpole en lui-même une parcelle de passé (partie accomplie qui est du temps conçu comme réel) et une autre de futur (partie non accomplie qui est du temps conçu comme virtuel). D’où son aspect imperfectif puisqu’il n’est pas limité du côté de l’avenir. Selon les termes de Guillaume, le présent a « un pied dans le futur, un pied dans le passé ». Le présent engage un procès en cours de déroulement (il relève de l’aspect sécant, c’est de la durée vécue) et en contact avec le moment de la parole. Ce présent guillaumien est simultanément fait d’une tranche achevée de passé (plus ou moins large) et d’une tranche non achevée de futur (plus ou moins large).

Le schème du présent se prête à trois types de variations :

— variations de largeur : le présent pouvant occuper tout l’espace temporel ou tendre au contraire vers un espace minimum (coïncidence avec le moment de l’énonciation), par extension ou restriction de la période à laquelle il réfère ;

— variations d’équilibre entre les parts respectives du futur et du passé ;

— variation du point d’origine, fictivement décalé par rapport au présent effectif, créant un « présent désynchronisé », ou présent de narration (dont nous avons parlé plus haut et sur lequel nous ne reviendrons donc pas).

3.1. Variations d’équilibre entre le futur et le passé

3.1.1. Présent à valeur de futur imminent

Le présent peut empiéter sur le futur proche, conçu comme un simple prolongement de la situation présente avec des effets de sens variés (effet d’imminence, présent de la décision prise, ou affirmation anticipée d’un procès) : j’arrive dans cinq minutes. C’est un emploi propre à la langue parlée, où ce « présent pro futuro » marque le constat par anticipation d’un fait programmé donné comme certain ; dans le texte du roman, on ne le rencontre donc que dans des paroles de personnages rapportées au discours direct : « “Je vous écoute”, dit-il » (p. 243).

3.1.2. Présent à valeur de passé

On rencontre aussi l’inverse, un présent qui actualise un procès tout entier dans le passé : je rentre d’Italie. Le présent le ramène dans l’actualité du locuteur comme s’il était encore en train de se dérouler : un passé très proche donc, encore présent dans ses conséquences.

3.2. Variations de largeur

Le présent, centré sur le point d’énonciation, est plus ou moins étendu ; cela est en partie fonction de l’aspect lexical du verbe, on le voit dès qu’on observe des exemples : la lampe éclaire, procès étendu avec un verbe non conclusif, s’oppose à il ferme la porte, procès ponctuel avec un verbe conclusif. Le sens du verbe et les compléments de temps peuvent spécifier un intervalle temporel englobant une parcelle plus ou moins vaste de passé et d’avenir. On peut, à partir de cette image d’élargissement temporel, parcourir toute une gamme de valeurs dans un continuum, allant du présent le plus étroit qui occupe une largeur minimale sur la ligne du temps, au présent le plus large, qui occupera tout l’espace temporel.

3.2.1. Présent étroit

Le présent de l’énonciation, stricto sensu, n’est réalisé que par les performatifs : je le jure, je vous salue, je pardonne..., verbes à l’aspect sécant et semelfactifs, qui énoncent à la première personne une action dont l’accomplissement consiste en son énonciation (« dire, c’est faire », selon la formule d’Austin). sont des exemples de présents performatifs.

Le présent momentané, dit « de reportage », accompagne en direct une action avec des verbes conclusifs (Et Dupont qui marque entre les poteaux). 

3.2.2. Présent étendu

Le présent de l’énonciation reste attaché au maintenant de l’énonciation ; mais, avec les verbes non conclusifs, la durée du procès excède la durée du dire. Il n’y a plus coïncidence exacte entre les limites de l’acte d’énonciation et celles du procès visé. On parle de présent de caractérisation lorsque ce temps s’applique à une personne (Isabelle a les yeux bleus). 

Le présent de description est un présent permanent qui soustrait à l’emprise du passé et du futur un fait que le locuteur tient pour vrai dans l’instant où il parle et auquel il accorde une existence durable. C’est un présent à valeur documentaire qui semble dérouler un savoir du narrateur, géographique dans les descriptions (« Le village de Campagne a deux seigneurs » [p. 10]), humain dans les portraits. Philippe Hamon l’appelle « présent de cautionnement », Georges Blin « présent de témoignage », et leur terminologie semble préférable à celle qu’on trouve dans les grammaires traditionnelles, parce qu’elle est moins réductrice. On rencontre sans éprouver aucun sentiment d’incongruité un verbe au présent dans une narration au passé, puisque le décor est censé être permanent.

Le présent dans les descriptions ou dans les portraits a deux effets principaux. D’une part, il accentue l’illusion réaliste : le romancier rédige ses descriptions du monde fictif au présent qui est le temps du monde réel, c’est une ruse du réalisme pour donner les lieux et les gens comme réels. Stendhal, pour nous convaincre que Verrières existe avant et après les faits qu’il raconte – en dehors de Julien et de Mme de Rênal – emploie un présent étendu (de permanence) qui nous laisse supposer que la ville n’a pas disparu lorsque le narrateur écrit le texte que nous lisons. On connaît l’incipit du Rouge et le Noir : « La petite ville de Verrières peut passer pour l’une des plus jolies de Franche-Comté ». Le narrateur semble nous entretenir de la ville, non telle qu’elle était à l’époque de Julien (elle serait alors réduite au statut de théâtre des événements) mais telle qu’elle est aujourd’hui, cherchant à nous persuader que le décor est resté planté indépendamment du drame. Le choix du présent est donc un moyen de démentir la fictivité du roman. Il n’y a pas de grands décrochements temporels dans Sous le soleil de Satan, mais quantité de petites déchirures dans le tissu passé, qui demandent à être repérées : « […] un de ces Malorthy du Boulonnais qui sont une dynastie de meuniers et de minotiers […] » (p. 9).

D’autre part, le présent inscrit la dominance du point de vue du narrateur et exclut toute vision avec un personnage : au présent, on ne peut pas avoir le point de vue des personnages sur le monde – lequel ne peut s’exprimer qu’à l’imparfait, sauf dans le cas du discours direct libre. Le choix du temps est lié à la question de la focalisation. Tout le monde s’accorde à reconnaître que le passé simple est coupé de l’actualité du locuteur, cette absence de repérage par rapport à un quelconque énonciateur projetant une apparente objectivité sur le texte écrit au passé simple. Au contraire, le présent est lié, ou du moins donne l’illusion d’être lié, à un énonciateur, d’où cette impression de subjectivité qui accompagne son emploi. Quand le présent apparaît dans un texte, immédiatement, le narrateur paraît concerné ; ici dès l’incipit de l’ « Histoire de Mouchette » : « Voici l’heure du soir qu’aima P.-J. Toulet. Voici l’horizon qui se défait […]. Déjà la troupe humaine remue dans l’ombre […]. Voici l’heure où commence l’histoire de Germaine Malorthy, du bourg de Terninques, en Artois » (p. 9).

3.2.3. Présent permanent

En étendant encore les limites temporelles du procès, on obtient le présent de vérité générale (deux et deux font quatre) qui occupe tout l’espace temporel, et que l’on trouve dans les énoncés définitoires ou gnomiques.

On parle de présent de définition quand on rencontre un énoncé qui ressemble à ceux du dictionnaire, c’est le présent des énoncés métalinguistiques : « […] cette forme supérieure de l’aplomb que les beaux esprits nomment cynisme » (p. 16).

Le présent gnomique est largement représenté dans notre texte. L’intervention gnomique (du grec gnomê : « sentence, maxime »), enchâssée dans l’analyse des sentiments ou la description du monde, est fréquente dans les romans de Bernanos : « Car le doctrinaire en révolte, dont le temps s’amuse avec une profonde ironie, ne fait souche que de gens paisibles » (p. 10). La phrase sollicite l’adhésion du lecteur par la référence à une connaissance morale partagée, et elle permet également à l’auteur d’inscrire l’expérience individuelle ponctuelle dans l’éternité des lois universelles. Quittant le passé du récit, le présent s’accompagne d’autres mutations grammaticales (déterminants génériques, changement des marques personnelles, autres indicateurs de la généralisation) constitutives des énoncés gnomiques. Serge Meleuc  fait  remarquer que le rôle du verbe est réduit dans ce type de discours, et que, quel que soit le tiroir employé, les temps n’ont jamais de valeur temporelle dans les énoncés généralisants.

Rq. : On n’oubliera pas le présentatif c’est, certes une forme figée, mais qui reste cependant variable en temps (c’était).

4. Valeurs modales

L’imparfait, le futur et le conditionnel peuvent aussi avoir des valeurs modales.

4.1. L’imparfait

À côté de l’imparfait temporel, l’imparfait modal joue sur l’aspect sécant qui laisse sans précision la limite finale du procès. Cet aspect ouvre ainsi une virtualité qui permet d’appliquer l’imparfait à l’expression du possible.

L’imparfait d’hypothèse avec si exprime l’accomplissement possible dans le futur (potentiel) ou le non-accomplissement dans l’actuel (irréel du présent) : « Si Germaine, ou celles qui la suivront demain, pouvaient parler, elles diraient […] » (p. 22).

4.2. Le cas du conditionnel

La grammaire traditionnelle traitait le conditionnel comme un mode. Il est plus cohérent de le rattacher à l’indicatif : du point de vue morphologique, les formes en –rais du conditionnel associent la désinence -R- du futur aux terminaisons -AI- de l’imparfait. Le conditionnel passé exprime l’aspect accompli du conditionnel présent.

Le conditionnel n’exprime pas toujours une condition. Il a des emplois temporels et modaux (tout comme le futur et l’imparfait).

Le conditionnel présent temporel exprime un procès envisagé comme à venir à partir d’un repère passé. Il s’agit d’un futur depuis le passé (on peut alors critiquer l’étiquette maladroite de « conditionnel » et parler de forme en –rais). Dans la narration rétrospective, il intègre une visée prospective : « Mais c’était moins un ordre que la simple assurance, la certitude que cela serait… » (p. 245). Dans le discours rapporté, il transpose un futur de discours direct.

Le conditionnel présent modal est employé

— dans la proposition principale, en liaison avec une subordonnée d’hypothèse à l’imparfait ; il exprime alors l’irréel du présent ou le potentiel : « Et s’il les surmontait une minute, il serait maître de nouveau » (p. 111) ;

— en proposition indépendante, avec différents effets de sens : il évoque un procès conçu comme éventuel, il exprime l’indignation, il marque l’atténuation d’un ordre ou d’un conseil, il apporte une information accompagnée de réserves : « Je voudrais voir ça, ma foi, dit l’autre » (p. 17) (indignation).

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