L’IMPARFAIT DE L’INDICATIF : éléments pour une étude diachronique

 

Le latin classique possédait principalement 3 types d’imparfait, tous formés ainsi :

thème de l’infectum terminé par une voyelle thématique longue (a pour les verbes de la 1ère conjugaison, e dans les 2ème et 3ème conjugaisons, ie pour les 4 ème et 4 ème mixte et, d’origine populaire, parfois i dans la 4 ème) + suffixe ba + désinences.

 

ce qui donne essentiellement 3 types de terminaisons : abat, ebam, iebam (+ doublet ibam).

® Poser le paradigme et dire à quelle conjugaison il appartient. Signaler que, comme tout imparfait, il n’y a pas d’alternance de bases, la désinence portant l’accent à toutes les personnes.L’imparfait se forme ainsi en ancien français : base faible  + désinences (= morphème de temps + morphème de personne)

                                       (=base 1)                                eie / oie                                     Æ

                                                                                     eie/  oie                                      s

                                                                                    ei(e) / oi                                      t

                                                                                          i                                           iens / ions

                                                                                          i                                           iez

                                                                                    eie / oie                                      nt

 

I. Du latin vulgaire à l’ancien français :

                              A. La base

                              B. Les désinences

1°. L’évolution s’amorce par la réduction en nombre des finales latines : iebam > ebam (la réduction de la finale iebam est due à la chute du y devant e accentué). Il ne reste plus alors que 2 désinences principales :

 

ebam et abam

                                                            .

 

2°. Généralisation de ebam, majoritaire, à la 1ère conjugaison aux dépens de abam, d’où un seul paradigme :

eba(m), ebas, ebat, ebamus, ebatis, ebant

 

 

 

3°. Dès le IIème siècle, la terminaison eba se réduit à eam par dissimilation ( Dissimilation = « différenciation à distance ». Quand un phonème figure deux fois dans le même mot, celui qui est dans la position la plus forte fait perdre à l’autre un ou plusieurs des traits articulatoires qu’ils ont en commun), d’abord dans des verbes très usuels comme habebam, debebam, bibebam, scribebam (habebam > *abea : c’est le second èmeèèèè b qui est effacé, le premier étant protégé puisqu’il fait partie du radical), puis, ces verbes étant très fréquents, par analogie ailleurs. La terminaison eam est donc la seule terminaison conservée en francien. On a ainsi le paradigme suivant :

ea, eas, eat, eamus, eatis, eant

 

 

4°. En ancien français, on a les désinences suivantes :

      XII            >               XIII

      eie                              oie

      eies                            oies

     ei(e)t                           oit

     iiens /iions                  iiens/iions

     iiez                             iiez

  eient                           oient

 

Pour expliquer ces formes, il faut distinguer selon les personnes :

a. En P1, 2, 3 et 6 :

- e > e au IIème siècle, puis diphtongaison du e en ei au VIème siècle > oi au XII1 > ue au XII2 > ue puis we et we au XIII (wa en langue populaire).

- a final > e (fin VIIème s.) sauf à la P3 où le e final n’est attesté que très rarement (le e dans cette position, très bref phonétiquement après diphtongue et devant le t, s’efface).

- en P2, 3 et 6, s, t et nt se maintiennent au titre de morphogrammes.

b. En P4 et P5 : il existe plusieurs explications phonétiques pour justifier de l’évolution de ces formes. Nous suivrons celle de G. Joly :

formes présentant une difficulté phonétique : a porte l’accent (eamus, eatis), mais le e étant une caractéristique morphologique, il ne se réduit pas à y. Donc :

-(1) maintien du e par analogie avec les personnes fortes où  e > ei ;

-(2) apparition d’un y de transition entre e et a par analogie avec P1, 2, 3 et 6 et pour éviter l’hiatus : ea- > eya- ;

-(3) évolution du a selon la loi de Bartsch : eya- > eyie- ;

-(4) le e qui précède le y se ferme en i en gardant sa valeur syllabique : eyie- > i(y)ie- ;

 

d’où -en P4 : (1) eamus > (2) eyamos (bouleversement vocalique : u > o) > (3) eyiemos > (4) i(y)iens (au moment de la chute de la voyelle finale, mise au contact du m et du s : ms > ns (par assimilation partielle) > iiens ;

         -en P5 : (1) eatis > (2) eyades (sonorisation du t intervocalique au IV2) > (3) eyie es (d se spirantise au VIème s.) > (4) i(y)iets > iiez ;

Il convient de noter que ces 2 désinences ont deux syllabes et que, dès La Chanson de Roland, la P4 -iiens est concurrencée par -iions par croisement avec la terminaison -ons (iiens´ons = iions).

 

II. De l’ancien français au français moderne :

                              A. La base

Il convient de rappeler qu’en ancien français la base de l’imparfait est la base faible (celle de l’infinitif notamment et des P4 et P5 du présent de l’indicatif). Quand on a affaire à un verbe à alternance qui a été refait au présent sur la base forte (amons > aimons), la base de l’imparfait a été refaite par analogie avec le présent (la base aim-, pour reprendre l’exemple précédent, est étendue à l’imparfait). Cet alignement sur la base forte, quand il existe, a généralement eu lieu à la fin du Moyen Age-début Renaissance.

                              B. Les désinences

a. En P1, 2, 3 et 6 :

-we se simplifie en e dans les imparfaits par assimilation du w. e devient prépondérant en moyen français, mais la graphie reste, pendant longtemps encore, inchangée et  il faut attendre 1835 pour que l’Académie entérine la graphie AI dans son Dictionnaire.

-attention au sort particulier de e final aux P1 et P2 (oie / oies) : oi est jugé suffisant comme démarcateur de temps, si bien que le e, marque de rattachement à l’infectum, est jugé redondant. Le e s’amuït donc progressivement et disparaît de la graphie® alignement de P1 et P2 sur P3 et, fin XIVème s., s apparaît à la P1. Donc, à la P1, 3 graphies (oie, oies, ois) jusqu’à la généralisation de ois (au XVIIème s.), puis de ais. Pour synthétiser, on a : en P1, e > s ; en P2, es > s ; en P3, t reste t.

b. En P4 et P5 :

-iions l’emporte sur iiens (plus de concurrence au XIVème s.) ;

-au XIVème s., réduction des hiatus : les terminaisons deviennent alors monosyllabiques (processus achevé au XVIIème s.) : iions > ions et iiez > iez.

Conclusion : Du latin à l’ancien français, on assiste à l’uniformisation des paradigmes.  En ancien français, le seul cas à part est celui du verbe être. De l’ancien français au français moderne, unification avec les autres temps tant au niveau de la graphie que des terminaisons (s, s, t et élimination de iiens) qu’au niveau de la base (quand la base faible est alignée sur la base forte des présents).