Accidents phonétiques affectant la base des substantifs et des adjectifs au contact du s flexionnel et du e marque de féminin

 

L’adjonction d’un s désinentiel ou d’un e marque de féminin peut n’entraîner aucune modification de la base: mur> murs;fort> forte.Mais tel n’est pas toujours le cas et l’adjonction de ce s et de ce e produit souvent une altération phonétique et graphique de la base.La forme sujette à accident phonétique ne doit en aucun cas être considérée comme une seconde base,mais comme une variante combinatoire devant s de flexion ou e marque de féminin.On est ainsi en présence d’une série de variantes à bases allomorphes.

 

I.Transformations affectant la base des substantifs et des adjectifs aux cas en -s:

Aux cas en -s,la consonne finale de la base est sujette à certaines altérations du fait  qu’elle se trouve devant le s de flexion(cf.en FM: un oeuf/des oeufs® altération phonétique;un cheval/des chevaux ® altération phonétique et graphique).La consonne finale du radical:

1.s’efface devant s:c’est le cas des labiales m appuyé par consonne, p, b,de la labio-dentale f et de la vélaire c:

CS: vers    dras    cos    gas    vis    nes    chies    fies    sers    briés    soés    clers   haubers    sas 

CR: verm  drap    cop   gab    vif    nef     chief    fief     serf    brief    soef    clerc    hauberc   sac

2.se combine avec s pour aboutir à la formation de l’affriquée /ts/ graphiée Z(au cours du XIIIème siècle,Z se réduit dans la prononciation comme dans la graphie à /s/ et la marque rejoint alors celle des autres sous-classes:escuz® escus;jorz® jors).

-c’est le cas des dentales t,d:

CS:  genz    nuiz    citez    escuz    venz    liz    vaslez     degrez(Ð gradum)    piez(Ðpedes)    nuz   

CR: gent   nuit    cite(t) escu(t) vent    lit     vaslet    degré                    pié(t)                nu

Remarques: a)La graphie Z apparaît  aux cas en -s même quand la dentale est tombée en francien aux cas sans -s(le t, que l’ on le trouve dans les plus anciens textes,disparaît passé le XIème siècle).Il faut donc avoir recours à l’étymon pour  retrouver la dentale susceptible de se combiner en /ts/ avec l’s de flexion :amez(Ðamatus),hardiz (Ð*harditus),escuz(Ðscutus),biautez(Ð* bellitatis),volentez(Ð*voluntatis),merciz(Ð*mercedis)...Cela se produit en particulier dans tous les participes passés en -é,-ié,-i et -u,dits faibles (amez,amé/ chaciez,chacié/ partiz,parti/ feruz, 

feru...) et dans les noms féminins en - traduisant des notions abstraites(bontez,bonté du latin bonitatem).

                    b)Dans les mots dont la base se termine par -st aux cas sans -s,l’adjonction du s de flexion a pour conséquence la réduction du groupe -sts à ts graphié z :ost-s> ots> oz / fust-s> futs> fuz.

-de n appuyé par consonne et de la palatale n:

CS: jorz      corz     poinz      coinz

CR:jor(n)   cor(n)  poing     coing

Remarques:   a)Au moment de l’effacement de la voyelle finale,apparition d’un t de transition entre le n ou le n et le s (épenthèse).C’est ce t qui va se combiner avec le s de flexion.

                     b)Le n appuyé après consonne s’efface au XIIème siècle aux cas sans -s par alignement  sur le radical des cas en -s:jorn,CS pl. ou CR sg,présent à date ancienne,s’aligne à ces mêmes cas sur le radical du CS sg et du CR pl. jor-:   jor-z        jorn      devient ainsi       jor-z        jor

                     jorn        jor-z                                jor           jor-z

 3.se dentalise devant s:c’est le cas de m après voyelle:

flumen + s> fluns

4.se vocalise devant s:c’est le cas de l et de l:

-à la chute de la voyelle finale,l devant s se vélarise,avant de se vocaliser en u (IX-XIème s.)et de former, avec la voyelle qui précède,une diphtongue ou une triphtongue de coalescence:voyelle+ l+s > voyelle+ u +s

(-us pouvant être graphié -x): cheval+ s> chevaus=chevax.

-l,avant de se vélariser,s’est combiné avec s pour produire l’affriquée /ts/(épenthèse).Le résultat est donc /uts/,graphié uz et non us comme précédemment.Cependant,au XIIIème siècle,lorsque l’affriquée se réduit, uz peut passer à us:travail + s> travauz> travaus (XIIIème siècle).

On est en présence ici de toutes sortes d’alternances:

·Combinées avec l+s,les voyelles ci-dessous mentionnées donnent aux cas en -s les résultats suivants (l’alternance fournie aux cas sans -s est donnée entre parenthèses):

/a/® aus(al):chevaus/cheval

/e/® eus(el):cheveus/chevel

/e/® iaus/eaus(el):chastiaus/chastel

/o/® ous(ol):cous/col

/o/® ieus(uel):dieus/duel

·Combinées avec l+s,les voyelles ci-dessous mentionnées donnent aux cas en -s les résultats suivants (l’alternance fournie aux cas sans -s est donnée entre parenthèses):

/a/® auz(ail):travauz/travail

/e/® euz(eil):conseuz/conseil

/e/® ieuz(eil):vieuz/vieil

/o/® ouz(oil):genouz/genoil

/o/® ieuz(ueil):ieuz/ueil

 

SYNTHESE:

 

Effacement de la consonne finale:

consonne finale + S =Æ S

 

Combinaison de la consonne finale avec S:

consonne finale +S=Z

Vocalisation de la consonne finale:

consonne finale+ S=US/UZ

Dentalisation de la consonne finale

 

m appuyé par consonne

p

t

d

 

l +S=US(=X)                   

 

 

b                                   +S =S

n appuyé     +S =Z

n

l +S =UZ

voyelle+m+S=ns

 

f

 

 

 

c

 

 

 

 

II.Principales transformations affectant la base des adjectifs devant e marque de féminin:

L’addition d’un e peut entraîner des modifications phonétiques et graphiques de la consonne finale de la base.

1.La consonne sourde passe à la sonore correspondante:

-f +e> v: sauf/sauve;antif/antive;vis/vive...

-c(Ð g latin)+e > ge:lonc/longe...(A ne pas confondre avec c(Ð c,k latin ou  germanique)+e > che:sec/seche...)

-t +e> d:lait/laide;vuit/vuide;froit/froide...(mais attention:droit/droite,le radical du mot se terminant par un -t qui s’est trouvé là de tout temps(Ð directum),alors que dans un mot tel que froit/froide,la base se termine étymologiquement par un -d (Ð frigidum);ce t et ce d se retrouvent d’ailleurs dans les dérivés:droiture,froidure...).

-voyelle+s+e>/z/: clos/close; merveilleuse/merveilleuse; françois/françoise...

2.La dentale intervocalique s’efface:

liez,lié(t)/liee    amez(Ðamatus),amé/amée    hardiz,hardi(t)/hardie

3./s/ appuyé se gémine en position intervocalique:

las/lasse;gros/grosse;espes/espesse...

4.Z appuyé donne ce

tierz/tierce;voutiz/voutice...